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Desmond Tutu: «Les jeunes Sud-Africains ne savent pas ce que Mandela a fait pour nous»

Elisabeth Braw - Metro World News

Nelson Mandela, «Madiba» comme le nomment affectueusement les Sud-Africains, n’aura pas un gros party de fête lundi. Avec ses amis, dont Desmond Tutu, l’ancien président sud-africain préfère célébrer le Mandela Day en invitant plutôt les gens à consacrer 67 minutes – une minute pour chacune des années où il a combattu pour mettre fin à l’apartheid – à faire quelque chose de bon pour la société.

Métro en discute avec Tutu, l’ancien archevêque anglican du Cap, qui, comme Mandela, a remporté le prix Nobel de la Paix pour sa contribution à la fin de l’apartheid. Plus tôt cette année, il s’est retiré de la vie publique. Il fait une exception aujourd’hui pour l’anniversaire de son ami Mandela.

L’apartheid a été aboli il y a 20 ans. Vos objectifs, à vous et à Mandela, ont-ils été atteints?
L’objectif principal est atteint. Les Noirs, qui constituent la majorité de la population en Afrique du Sud, étaient maltraités et n’avaient pas de droits politiques sous le régime de l’apartheid. Mainte­nant, nous sommes libres.

Qu’allez-vous faire de bon au cours de vos 67 minutes du Mandela Day?
Je vais recevoir un doctorat honoris causas au Royaume-Uni, et je vais probablement leur raconter des histoires drôles pour les rendre plus heureux.

Le Mandela Day encourage les jeunes à faire preuve de leadership, comme vous et Mandela l’avez fait. Pourquoi n’y a t-il pas de successeurs naturels?
Vous pourriez vous poser la question pour tous les pays. Pensez à Roosevelt aux États-Unis ou à Churchill au Royaume-Uni. En particulier dans les pays qui ont besoin de changement, nous avons besoin de personnes de la stature de Mandela. Par contre, ce genre de leader ne parvient pas toujours à accomplir les change­ments voulus. Regardez simplement le dalaï-lama. Nous avons aussi bénéficié de circonstances très favorables qui nous ont aidés : la chute du mur de Berlin, la fin de la guerre froide et le fait que M. de Klerk (le dernier président blanc d’Afrique du Sud) ait décidé d’ouvrir des négociations avec l’ANC. Ces événements ont rendu les cir­constances favorables pour nous et nous ont aidés à atteindre nos objectifs.

L’oppression, dans un certain sens, force-t-elle les gens à se concentrer sur les valeurs du bien?
Oui, et un bon leader doit être capable d’inspirer les gens qui subissent l’oppres­sion. Beaucoup de jeunes Sud-Africains n’en savent pas beaucoup sur l’oppression que nous subissions – et qu’elle s’est arrêtée il y a seulement 20 ans. Ils ne savent pas ce que Madiba a fait pour notre pays. Peut-être c’est une bonne chose qu’ils ne réfléchissent pas à ces événements trop affreux à comprendre. Mais je m’inquiète aussi, car s’ils ne connaissent pas leur passé, ils vont oublier le prix que nous avons payé pour notre liberté. Et la liberté sera alors dévalorisée.

Vous êtes un homme de clergé et vous militez pour la non-violence en Afrique du Sud. En Libye, l’Occident utilise la force pour protéger la population civile. Cela est-il justifié?
L’Église essaie d’établir quand il est justifiable pour un chrétien d’utiliser la violence. La condition est que vous ayez épuisé tous les moyens non-violents et que vous soyez certain que la guerre va vraiment améliorer les choses. Dans le cas de la Libye, la population a essayé d’utiliser des moyens non-violents, comme des manifestations. La réponse de Kadhafi a été atroce. Il est horrible de voir qu’un leader peut bombarder son propre peuple. Cibler une population civile est un crime contre l’humanité.

Les Sud-Africains sont libres et égaux, mais le crime est rampant dans votre société. Comment expliquez-vous cela?
Nous avons oublié combien les gens ont été affectés par l’oppression et l’injustice. On pense que l’apartheid était juste un joug politique, mais cela a affecté les psychés des oppressés et des oppresseurs. Nous n’avons pas encore trouvé le remède pour aider les gens à retrouver leur sens de l’amour-propre. Sans cela, on projette sa haine de soi sur les autres.

Que va-t-il se passer en Afrique du Sud quand Mandela ne sera plus là pour unifier la société?
Les gens se préparent eux-mêmes à vivre sans Madiba, mais cela sera dévastateur. C’est pourquoi certains se disent : «Préparons-nous à l’inévitable.» Il a donné tellement de lui-même et a été fantastique, comme l’icône de la réconciliation et du pardon. La meilleure façon d’honorer sa mémoire est, de notre point de vue, de devenir le peuple pour lequel il a donné sa vie : une Afrique du Sud libre, humaine et compatissante, une Afrique du Sud qui appartient à tous ceux qui y vivent.

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