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16:46 29 avril 2019 | mise à jour le: 29 avril 2019 à 16:46 temps de lecture: 7 minutes

Le Japon entre dans une nouvelle ère

Le Japon entre dans une nouvelle ère
Photo: Tomohiro Ohsumi/Getty

Mercredi, au lendemain de l’abdication de l’empereur Akihito, son fils lui succédera et régnera sur le Japon. Le pays entrera alors dans une nouvelle ère impériale et aura de nouveaux défis à relever.

Le lendemain de l’abdication­ de l’empereur Akihito, prévue demain, son fils, le prince héritier Naruhito, montera sur le trône du Chrysanthème­. Le nouvel empereur – qui est âgé de 59 ans et appartient à une lignée dont l’origine remonterait au légendaire empereur Jimmu, qui aurait régné à partir de l’an 660 av. J.-C. – deviendra le 126e monarque de l’empire du Soleil-Levant.

Ce double événement d’abdication et d’intronisation se prépare depuis trois ans. En août 2016, l’empereur Akihito a stupéfié la nation quand il a laissé entendre, dans une émission de télévision nationale, qu’il aimerait être déchargé de son rôle de «souverain céleste» (tennō en japonais) en raison de son grand âge. Il était alors âgé de 82 ans. Aucune abdication n’est survenue au Japon depuis deux siècles.

Le souhait de l’empereur père, bien qu’accueilli favorablement par la plupart de ses sujets, a dû être étudié en profondeur par le gouvernement. En effet, même si Akihito abandonne les pouvoirs politiques qui lui sont garantis par la Constitution, il demeure symboliquement à la tête de l’État et en représente l’unité.

«Le système impérial est important pour le Japon parce qu’il aide à entretenir l’esprit communautaire de la nation, explique à Métro Hideya Kawanishi, professeur agrégé à l’université de Nagoya. Lorsque les divisions politiques se sont aggravées sous son règne, l’empereur Akihito a aidé à assurer la stabilité dans le pays en interagissant avec la population, notamment lors des désastres naturels.»

«Outre une paix continue­, je souhaite que le Japon devienne plus inclusif de toutes les communautés qui habitent ici.» Taku Aihara, une traductrice qui, comme bien des citoyens interrogés, s’inquiète pour l’avenir de son pays.

M. Kawanishi estime qu’en plus de cela, l’empereur Akihito a élargi le rôle du souverain par rapport à ses prédécesseurs. Par exemple, l’empereur a appelé le pays à enseigner aux jeunes les horreurs de la guerre. Selon M. Kawanishi, une telle initiative a pu être perçue par certains comme une critique des efforts que déploie le gouvernement actuel afin d’augmenter l’étendue des opérations qui peuvent être entreprises par les Forces japonaises d’autodéfense.

«Cela va au-delà de la simple action symbolique, remarque M. Kawanishi. En fait, une telle mesure relève du domaine de la politique.»

Reiwa, ère de l’harmonie

Chaque fois qu’un empereur est intronisé, un nom est choisi pour la nouvelle ère impériale. C’est sur ce nom que repose le calendrier traditionnel japonais. Il s’agit là du système gengō. Le gengō de l’empereur Akihito, soit le nom de son ère, est Heisei. Ainsi, l’année 2019 est Heisei 31, ce qui correspond aux 31 années civiles de son règne, lui qui est monté sur le trône du Chrysanthème en 1989.

Le gengō Reiwa, qui se traduit par «belle harmonie», entrera en vigueur mercredi, après l’intronisation de Naruhito. Le nom de la nouvelle ère a été reçu avec enthousiasme par le peuple, et était attendu avec impatience par certains entrepreneurs flairant une occasion d’affaires. À peine quelques heures après l’annonce de la nouvelle ère le 1er avril, des produits affichant les caractères kanji de Reiwa, allant des gâteaux de anko (une pâte de haricots rouges) à des vêtements, ont été mis sur le marché, rapporte NHK, le groupe qui gère la radio et la télévision publiques japonaises. Les imprimeurs sont à pied d’œuvre depuis un mois afin de mettre la papeterie à jour.

Le professeur d’histoire moderne à l’université Kanto Gakuin, Naotaka Kimizuka, s’attend à ce que le nouvel empereur poursuive le chemin de son père et continue de visiter les citoyens touchés par les désastres naturels ou se rende aux monuments commémoratifs, au Japon et ailleurs, pour rendre hommage aux victimes de la guerre du Pacifique. «Étant donné que le prince héritier est plus diligent et intelligent que son père, j’espère qu’en tant qu’empereur il élargira son rôle international en devenant un émissaire pour le Japon, précise M. Kimizuka. Il pourrait attirer le regard sur des problèmes soulignés par les Nations unies, comme l’accès à l’eau potable.»

Une lignée limitée

Le système impérial pourrait être compromis puisque le nouvel empereur Naruhito n’a qu’une fille, la princesse Aiko. En vertu de la loi de la maison impériale, les femmes ne peuvent pas accéder au trône. Ainsi, le prochain en lice pour le trône serait le jeune frère de Naruhito, le prince Akishino, qui a un fils de 12 ans. Cette règle sera sans aucun doute dénoncée comme étant archaïque et injuste, soutiennent des observateurs.

«Je suis contre l’idée que le prince Akishino succède à son frère, commente le professeur Kimizuka. J’aimerais mieux qu’Aiko devienne la princesse héritière, une coutume que presque toutes les royautés d’Europe respectent. Ce n’est pas qu’une question d’équité et de droits de la femme; c’est un problème de lignée, puisqu’il n’y a pas d’héritier dans la maison impériale actuelle.»

La solution facile consisterait à amender l’acte pour que les femmes puissent accéder au trône, comme c’était le cas il y a plusieurs siècles. Un tel changement pourrait cependant être difficile à effectuer.

«Il y a des choses plus importantes que le changement d’ère», soutient Satonari Mitani, un retraité de 61 ans.

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’acte Imperial House ne pouvait pas être amendé par le gouvernement, note le professeur de droit à l’université Doshisha de Kyoto, Colin Jones. Cette règle ne s’applique toutefois pas depuis 1945.

«Il y a probablement une réticence historique résiduelle à voir la loi impériale comme n’importe quelle législation», soutient-il. De plus, en vertu de la loi, les femmes de la famille impériale – formée de 18 membres, dont 13 femmes – conservent leur statut impérial seulement si elles épousent un homme provenant d’une famille impériale.

«Elles perdent leur statut si elles ne se marient pas avec un membre d’une famille impériale – ce qui est impossible vu sa composition actuelle», réitère M. Jones, rappelant qu’il n’y a présentement aucun héritier en âge de se marier.

Selon le professeur, même si le gouvernement intervient et change des siècles de tradition impériale et patriarcale, le manque d’héritier continuera à poser problème.


Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon a adopté le calendrier grégorien en plus du système gengō. Aujourd’hui, le calendrier utilisé est une question de choix.
  • L’arrivée d’une nouvelle ère entraîne bien des bouleversements sur le plan administratif, puisque plusieurs formulaires gouvernementaux, publications et logiciels doivent­ être mis à jour.
  • Pour atténuer les perturbations, le gouvernement a annoncé le 1er avril, un mois avant l’intronisation du prince Naruhito, que Reiwa serait le nouveau gengō.

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