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Survivre à une attaque à l’acide

Survivre à une attaque à l’acide
Photo: Amima Sayeed

Les attaques à l’acide constituent la forme la plus répugnante de violence imaginée par l’être humain. Au Pakistan, une entrepreneure inspirée et une communauté de femmes ayant survécu à ce type d’agression redonnent espoir aux victimes.

Bushra devrait être morte. Un jour, après huit ans de mariage et trois enfants, son mari, avec l’aide de sa mère et d’un autre membre de sa famille, l’a ligotée et a versé sur elle de l’acide. Puis, ils lui ont noué une écharpe autour du cou, l’ont pendue au plafond de leur maison et l’ont laissée là pour qu’elle meure devant ses deux plus jeunes enfants. Pour s’assurer que Bushra périsse, ils ont même mis le feu à la maison. Pourquoi une telle barbarie? Bushra était allée visiter sa famille et était rentrée en ramenant de luxueux cadeaux à sa belle-famille, plutôt que de l’argent. Personne ne lui avait dit qu’elle devait ramener de l’argent.

C’est grâce à l’intervention de ses voisins que Bushra a survécu. Mais comme toute victime d’une telle attaque, elle avait l’air d’un monstre. C’est précisément ce que veulent les hommes qui jettent de l’acide au visage de leur conjointe ou d’un membre de leur famille. Au Pakistan, ce crime est simple à commettre : une bouteille d’acide coûte 0,30 $.

Aujourd’hui, Bushra est âgée de 43 ans et a un bon travail : elle est esthéticienne dans un élégant salon de beauté de Lahore, une ville de 10 mil­lions d’habitants proche de la frontière indienne. «Depuis mon arrivée ici, je n’ai jamais plus regardé en arrière», me dit-elle. Bushra est membre de la communauté des survivantes pakistanaises des attaques à l’acide, qui est soutenue par Musarrat Misbah, la propriétaire de la chaîne de salons de beauté Depilex.

Je dois avouer, à ma grande honte, que, lors de ma première rencontre avec Bushra et ses consœurs survivantes, j’ai été perturbée et j’ai souvent détourné le regard. Mais après quelques heures passées en leur compagnie, tout ce que j’ai éprouvé, c’est de l’admiration pour leur courage et leur absence de ressentiment. Certaines d’entre elles sont extraverties, d’autres sont timides, mais toutes sont formidables. Et leur bonté est incroyable. «Tes mains sont fatiguées, me dit Bushra tandis que je note leurs réponses. Tu as besoin d’un massage des mains.» Et, sans attendre, elle se met à masser mes mains, mes bras et mon cou. Cette femme, qui a vu la mort en face, est maintenant là à se soucier de mes mains!

Musarrat Misbah, une beauté dans la cinquantaine, aide les femmes victimes d’attaques à l’acide. «Je suis une véritable esthéticienne, dit-elle. J’adore mon travail. Je suis toujours la dernière à partir le soir.» Une nuit, alors qu’elle fermait son salon, une femme vêtue d’une burka s’est présentée et lui a dit qu’elle avait besoin d’aide. Quand elle a relevé son vêtement, Mme Misbah a vu un visage tellement défiguré qu’elle s’est évanouie. Depuis ce jour, la célèbre entrepreneure est devenue la protectrice officieuse des victimes d’attaques à l’acide. La trentaine de salons Depilex qu’elle possède servent également d’établissements pour sa fondation Smile Again, qui aide les survivantes à obtenir des chirurgies reconstructives et leur enseigne un métier afin qu’elles puissent réintégrer la société.

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La fondation Smile Again a déjà aidé plus de 500 victimes. Il ne s’agit cependant que d’une faible portion des 9 000 femmes qui, estime-t-on, ont subi une attaque à l’acide de 1994 à 2001. Ces agressions se poursuivent en dépit de l’adoption, il y a deux ans, d’une loi les interdisant. Ces attaques surviennent surtout en Asie centrale et méridionale, mais peuvent se produire partout dans le monde. «Elles ont souvent lieu dans des milieux pauvres. Or, quand vous êtes pauvre et sans éducation, vous ne savez souvent pas faire la différence entre le bien et le mal, laisse tomber Hina Dilpazeer, célèbre actrice de la télévision pakistanaise qui participe à une campagne de sensibilisation en faveur des victimes. Si on éduque les pauvres, cette pratique diminuera.»

Plusieurs des «diplômées» de Smile Again travaillent aujourd’hui dans les salons Depilex. Les autres sont infirmières ou employées de centre d’appels. «La fondation est ma maison et ma famille, déclare Bushra, qui n’a plus vu ses enfants depuis l’agression. Les gens grimacent quand ils me voient à l’extérieur. Ici, au salon, je suis en sécurité, j’ai gagné le respect des clientes.»

Mais le chemin vers la guérison est difficile, puisque même les 35 opérations chirurgicales prescrites dans ce genre de situation ne suffisent pas à redonner à un visage un aspect naturel. «La chirurgie reconstructive coûte très cher, explique Mme Misbah. Les donateurs préfèrent soutenir financièrement des écoles.»

Pour des survivantes comme Nasreen, une jeune femme de 27 ans provenant d’une région rurale du Punjab, les perspectives sont très sombres. Alors qu’elle avait 13 ans, elle se faisait harceler par trois filles de son voisinage, riches et plus âgées. Un jour, sous le coup de la colère, elle répliqua. Le soir même, alors que Nasreen dormait, les fiancés des trois filles versèrent sur elle de l’acide. Cette attaque la laissa aveugle. Nasreen travaille aujourd’hui au salon Depilex de Lahore. Elle a des mains merveilleusement manucurées et une élégante coiffure. «C’est comme un havre ici, dit-elle. Ailleurs, tout le monde me fuit.» Smile Again lui verse une petite pension, car elle ne peut plus travailler dans les champs. Ses agresseurs, eux, vivent toujours non loin. Ils ont pu éviter une peine de prison de 25 ans en payant des pots-de-vin.

En tout temps, de cinq à sept femmes vivent chez Mme Misbah, les unes attendant d’être opérées, les autres suivant une formation. «J’aimerais que Dieu me donne plus de force pour pouvoir aider plus de filles, confie Mme Misbah. Je veux construire un refuge où je pourrais vivre avec elles. Pardonnez-moi si j’ai l’air de Mère Teresa.» C’est tout pardonné. Les attaques à l’acide demeurent un problème, et le monde a besoin de plus de Mères Teresa.

Des milliers de femmes sont victimes de ce type d’agression, et Mme Misbah a un effet immense sur la vie de plusieurs d’entre elles. Aujourd’hui, Bushra s’est mis du rouge à lèvres et a enfilé de beaux vêtements. Son beau-frère lui dit : «Pourquoi te mets-tu ainsi en frais? Tu devrais t’asseoir dans un coin et ne pas bouger.» Ce à quoi elle répond : «Tu n’as aucune autorité sur moi.»