Parents gais en Russie : «J’ai peur qu’ils me prennent mon enfant»
La veille du jour où Anna et Alyona devaient être rencontrées pour cet article, un membre du parti de Vladimir Poutine présentait à la Douma un projet de loi visant à mettre un terme au droit des homosexuels à la parentalité. «Si un parent a des contacts sexuels avec des gens de son propre sexe, les dommages qui peuvent être causés à l’enfant sont énormes», a défendu Alexeï Zhuravlyov, l’auteur de la proposition, dans une note accompagnant le document.
Pour les parents homosexuels, la peur de perdre leurs enfants est énorme. Anna, qui habite à Saint-Pétersbourg avec sa conjointe Alyona et leur fillette de 2 ans, Mila, ne se laisse pas décourager malgré tout. «Je n’ai pas peur. Une telle loi est tout simplement impossible à concevoir dans un pays civilisé, et je suis convaincue que notre pays en est un.»
Alyona, la mère biologique de l’enfant, s’inquiète davantage. «Je suis moi-même préoccupée, même si c’est impossible qu’ils parviennent à m’éloigner de Mila. Mais le simple fait qu’ils excitent les susceptibilités populaires m’épouvante.»
Pour le couple, le spectre de la séparation est encore distant – pour le moment. Leur relation est née il y a cinq ans, grâce à un site de rencontres. À 35 ans, Anna avait eu plusieurs histoires avec d’autres femmes. Elle avait en outre déjà été mariée à un homme – homosexuel lui aussi.
«C’était un mariage de convenance. Il était gai, j’étais lesbienne, mais pour l’obtention d’un travail prestigieux, notre passeport devait indiquer que nous étions mariés. Nous n’avons jamais habité ensemble.»
Anna se rappelle que ses nombreuses histoires d’amour sont, en quelque sorte, une gracieuseté – bien involontaire – de l’État. Les persécutions et les interdits vis-à-vis des homosexuels, dit-elle, signifient que beaucoup de lesbiennes ne peuvent jamais s’intégrer à la société. Comme elles ne peuvent pas fonder de famille, elles ont du mal à s’établir et changent souvent de partenaire. Ce fut le cas d’Anna.
Alyona est dotée d’un fort instinct maternel. Peu après le début de leur relation, toutes deux ont eu le désir d’élever un enfant. Leur ami de longue date, Alexeï, leur avait dit qu’il était prêt à être le père biologique de l’enfant qu’elles désiraient. Anna et Alyona ont accepté, et Alexeï a donné son sperme à Alyona, qui, neuf mois plus tard, accouchait de Mila.
«Mila sait qu’elle a un père et elle voit Alexeï régulièrement. Nous n’allons en aucun cas l’élever en lui inculquant qu’elle a deux mères. Mila n’ignore pas qu’elle a une mère et un père, mais elle sait aussi qu’elle a Anna, qui l’aime autant que ses parents.»
«Pourquoi troubler l’esprit d’un enfant? Elle doit connaître tous les aspects de la vie pour pouvoir faire ses propres choix une fois devenue grande.» Les grands-parents de Mila ont accepté cette situation. Même s’ils ne prononceraient jamais le mot «gai» tout haut – parce qu’il est encore considéré comme un anathème, quelque chose de terrible et de défendu –, les grands-parents sont très aimables et aimants avec le couple.
«Ça confirme ma théorie, selon laquelle les gens normaux ne seront jamais contre les homosexuels», croit Anna. «Bien sûr que l’homophobie existe, mais de la même façon que l’extrémisme existe. Il y aura toujours des gens qui n’aiment pas quelque chose.»
«En plus, Alyona et moi sommes pratiquantes, et la foi orthodoxe n’exprime aucune opinion claire au sujet de l’homosexualité. Un prêtre m’a dit d’abandonner mon mode de vie, alors qu’un autre m’a simplement dit que l’amour, quel qu’il soit, est toujours un sentiment envoyé par Dieu.»
L’homophobie en Russie ces dernières années
- 2006. L’Oblast de Riazan interdit la «propagande de l’homosexualité» auprès des mineurs.
- Octobre 2010. La Cour européenne des droits de l’Homme juge que la Russie a violé les droits de l’Homme quand les défilés de la fierté gaie de Moscou de 2007, 2008 et 2009 ont été suspendus.
- Juin 2011. Un rassemblement de la fierté gaie à Saint-Pétersbourg est interdit. Des militants LGBT sont arrêtés.
- 2012. Sept provinces adoptent une loi contre la propagande gaie.
- 25 janvier 2013. Anton Krasovsky, un animateur de télévision, sort du placard en direct. Il perd son emploi peu après.
- 10 mai 2013. Vladislav Tornovoy, 23 ans, de Volgograd, est tué par ses «amis». Ils le torturent, le sodomisent avec des bouteilles de bière et fracassent sa tête avec une pierre après que le jeune homme eut admis qu’il était gai.
- 11 juin 2013. Le Parlement adopte une loi contre la «propagande des relations sexuelles non traditionnelles». La loi impose des amendes allant jusqu’à 32 000 $ si une personne offre de l’information à propos de la communauté LGBT à des mineurs, tient des événements de la fierté gaie, défend les droits des homosexuels ou met sur un pied d’égalité les gais et les hétéros.
- 28 juillet 2013. Le législateur Vitaly Milonov affirme que la loi s’appliquera aux athlètes gais et aux touristes aux Jeux olympiques de Sotchi en 2014. Des appels au boycott sont lancés partout dans le monde.
Le militant russe pour les droits de la communauté LGBT Nikolaï

Alexeyev est frappé par un activiste homophobe pendant son arrestation policière, en marge de la parade de la fierté gaie de Moscou, en mai. Après sa remise en liberté, M. Alexeyev a remercié ses partisans sur Facebook : «Votre soutien est vraiment plus important pour moi que les blessures, les insultes et les arrestations. MERCI! Je suis maintenant en sécurité dans un endroit sûr!!!!!!!» / Andrey Svitailo/Métro Russie
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Dans les nouvelles : Des «justiciers» qui torturent les gais
Le mois dernier, un groupe de gens s’affichant comme des justiciers a publié une vidéo montrant un homme, présumé gai, forcé à boire son urine.
La séquence est l’œuvre d’Occupy Paedophilia, un réseau qui s’étend à l’ensemble de la Russie dont les membres leurrent des hommes gais sous la fausse promesse de relations sexuelles. Le groupe a été fondé par Maxim Martsinkevich, un ancien néonazi.
Des militants gais ont prévenu que ces «justiciers» sont inspirés par la loi anti-gais promulguée par le président en juillet.
Un autre groupe, Occupy Gerontophilia, vise des adolescents.