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L’extrême mise en scène de soi-même

Photo: Kirill Oreshkin

nées, la popularité des égoportraits entiers ne s’essouffle pas. Au contraire, cette pratique devient de plus en plus risquée alors que les jeunes prennent des risques de plus en plus grands pour se prendre en photo. Le jeune Mexicain mort en se tirant une balle dans la tête en pleine séance d’égoportrait en est un bon exemple.

La plupart des égoportraits sont exécutés sans danger et font partie intégrante de la culture moderne, basée sur la communication. Mais «un problème émerge quand notre image de soi de plus dépend de plus en plus de la perception des autres. Cela peut provoquer de l’anxiété, de la vulnérabilité, en plus de détourner l’attention des gens des sources d’enrichissement qui résident à l’intérieur d’eux-mêmes», prévient Dara Greenwood, professeur au département de psychologie de l’université Vassar.

Christopher Barry, un psychologue de l’université du Mississippi du Sud, indique à Métro que «les individus qui ont une estime d’eux-mêmes instable sont plus portés à prendre des égoportraits basés sur l’apparence». À un tel point qu’une récente étude de l’American Academy of Facial Plastic and Reconstructive Surgery indique que le phénomène des égoportraits a augmenté considérablement la demande de chirurgies plastiques.

En plus des conséquences personnelles du succès limité de la publication de portraits sur les réseaux sociaux,
Mme Greenwood considère que «les égoportraits peuvent accentuer la compétition sociale. Et c’est exactement ce genre de compétition qui peut conduire les gens à chercher à se placer dans des situations de plus en plus dangereuses pour se prendre en photo, jusqu’à risquer leur vie.

Récemment, le monde a été choqué par une série de tragédies causées par des photographes trop téméraires.
L’histoire la plus récente est celle d’Oscar Otero Aguilar, un Mexicain de 21 ans. Souhaitant se prendre en photo d’une façon de plus en plus impressionnante, le jeune homme a posé avec une arme à feu chargée placée sur la tempe. L’arme s’est déclenchée accidentellement, le tuant sur le coup. Un autre exemple: un couple de Polonais est mort, en août dernier, lorsqu’il a fait une chute d’une centaine de mètres après s’être placé sur une falaise, au Portugal, pour réaliser un cliché de lui-même.

Mais pour certains, les égoportraits risqués représentent la célébrité et l’occasion de faire de l’argent. C’est le cas de Kirill Oreshkin, mieux connu sous le nom de «Spiderman russe». Ce dernier a connu la notoriété grâce à ses portraits captés au sommet de gratte-ciel. Même si M. Oreshkin dit faire cela pour le plaisir, le jeune Russe vend tout de même ses photos sur son site internet (jusqu’à 100 $).

«Quand j’ai commencé en 2011, j’avais très peur. Mais ma crainte s’est dissipée. Aujourd’hui, mes photos sont virales, et le public est de plus en plus exigeant à mon égard. Je ne suis pas près d’arrêter!» affirme M. Oreshkin à Métro.

Il va sans dire que les égoportraits sont devenus un phénomène mondial auquel des chefs d’État – comme Barack Obama ou le pape François – ont contribué. Le nombre total d’égoportraits publiés en ligne demeure inconnu, mais un récent sondage du magazine Time conclut que c’est à Manille, aux Philippines, qu’est pris le plus grand nombre de selfies, soit 258 par 100 000 personnes.

L’ampleur du phénomène est telle que même une institution comme le dictionnaire anglais Oxford a dû inclure le mot «selfie» dans son édition de 2013…

Vaincre sa dépendance

La professeure en psychologie Dara Greenwood explique comment vaincre la dépendance aux égoportraits en quatre étapes:
•    Laissez votre téléphone à la maison quand vous faites une promenade ou des courses.
•    Éteignez-le quand vous rencontrez vos amis pour dîner ou durant une randonnée.
•    Chaque jour, accordez-vous un moment pour passer du temps avec vos amis et votre famille.
•    Les égoportraits ne devraient pas éclipser d’autres formes de socialisation.

***
selfie_qa_daragreenwoodEntrevue avec Dara Greenwood, professeure associée au département de psychologie de l’université Vassar, dans l’État de New York:
«C’est devenu une forme de compétition sociale»

Que pensez-vous du phénomène des égoportraits?
Il faut savoir que l’engouement que suscitent les égoportraits est une réaction normale aux changements culturels et technologiques qui s’opèrent dans notre façon de communiquer aujourd’hui. En raison des médias sociaux et de la vitesse à laquelle l’information visuelle est transmise, publier un égoportrait est devenu l’équivalent de ce qu’on considérait à une certaine époque comme une correspondance sporadique ou une projection de diapositives de vacances.

Qui est plus susceptible de prendre son portrait?
Des recherches démontrent que les personnes narcissiques sont plus enclines à utiliser les médias sociaux pour partager ce qu’elles font. Les narcissiques sont centrés sur leur petite personne, sur leurs accomplissements et leurs désirs. Les selfies sont aussi considérés comme une forme de compétition sociale et une façon de se démarquer des autres. Cependant, le narcissisme se caractérise par une profonde anxiété provoquée par la peur d’être ignoré ou sous-estimé. Dans ce cas, les égoportraits peuvent procurer un sentiment éphémère d’être important, surtout quand une photo est «aimée» ou remarquée par un commentaire positif sur le web.

Y a-t-il des dangers liés à la pratique de l’égoportrait?
Si ce que l’on est dépend de ce que les autres pensent de nous, notre degré d’anxiété et de vulnérabilité va décupler et nous nous détacherons des valeurs intérieures plus gratifiantes et stables (être un bon ami, profiter de la nature, participer à un projet stimulant, etc.). Quand l’extérieur prime sur l’intérieur, on risque de perdre tout sens de ce qui est socialement et émotionnellement important dans la vie.

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Entrevue avec Kirill Oreshkin, Moskovite, adepte des égoportraits extrêmes

Comment a commencé votre fascination des égoportraits extrêmes?
J’ai commencé à en faire avant d’avoir entendu le terme «selfie». J’ai toujours escaladé des bâtiments et grimpé sur les toits pour prendre des photos. C’est mon passe-temps. J’ai commencé à prendre des égoportraits parce que, par exemple, c’était difficile de prendre des photos à côté d’une flèche sur le dessus d’un bâtiment. C’était ma solution.

Je me doute que c’est très dangereux…
Quand j’ai commencé à faire ça, en 2011, j’avais très peur. La peur s’est estompée au fur et à mesure. Aujourd’hui, mes photos sont devenues assez populaires et le public est de plus en plus exigent à mon égard. Je ne suis pas près d’arrêter.

Avez-vous déjà eu un accident en vous prenant en photo?
Jamais de sérieux, parce que j’essaie de faire attention. Parfois, des gardes de sécurité essaient de m’arrêter, mais ils ne me donnent qu’un avertissement oral.

Pensez-vous que les égoportraits sont le reflet du narcissisme?
Je ne suis pas accro aux égoportraits. Les photos quotidiennes prises devant le miroir ne m’intéressent pas! En fait, j’en ai pas beaucoup et chacun est une œuvre d’art.

Des exemples de portraits extrêmes

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Avec un taureau

Andoni Obregón a tweeté une photo de lui avec l’un des taureaux de la célèbre course de Pampelune, en Espagne.

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Après un écrasement

Ce passager, qui a survécu à un écrasement d’avion près de l’île de Molokai, à Hawaï, s’est pris en photo pour vivre pleinement le moment.

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En pleine mission

Un pilote a pris un égoportrait pendant qu’il conduisait son jet de combat.

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Avec un requin

Ce plongeur ne s’est pas inquiété du requin qui a surgi dans sa photo.

selfieDans l’espace
L’égoportrait de l’astronaute Aki Hoshide de la Station spatiale internationale a été acclamé en 2013.

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