«Crétinistan»
Avec «Le maître du monde», le songe de Joseph Facal, on a touché le fond! Avec la manchette «Khadir armé, Charest mort», au lieu de rebondir, on a creusé encore plus profond!
Et ça ne date pas d’aujourd’hui. Au lendemain de mon arrivée, six mois après le 11 septembre 2001, j’ai galéré plusieurs semaines avant de décrocher mon premier emploi. Alors que je me préparais à déguerpir de mon taudis sur Bélanger, coin Pie-IX, j’ai vécu une scène hallucinante.
De mémoire, c’était un samedi, fin juin 2002. Vers midi, en sortant de mon semi sous-sol pourri pour profiter de l’air frais d’une journée ensoleillée, je ne me doutais pas que j’allais vivre une scène grotesque, digne d’un navet de série B.
Dès que j’ai mis le nez dehors, mon voisinage m’a paru étrange. Des camions des grands réseaux de la télé quadrillaient ma rue. J’ai reconnu les CTV, TQS et TVA. Subitement, une belle jeune femme a accouru à ma rencontre, un sourire rayonnant scotché aux lèvres. Elle m’a apostrophé: «Habitez-vous cette adresse?» Hébété, j’ai acquiescé d’un mouvement de la tête. Et là, vlan! Elle a enchaîné l’interrogatoire: «Avez-vous remarqué dernièrement des mouvements inhabituels, de personnes étranges ou des voitures suspectes?» Je me suis aussitôt repris et j’ai rétorqué à la dame: «Pourquoi?» Du tac au tac, elle m’a balancé: «Êtes-vous au courant qu’on a capturé hier un dangereux terroriste dans votre quartier?» «Où ça?», lui ai-je demandé. «Là, en face de chez vous», m’a-t-elle montré du doigt.
Là, j’ai figé! Il ne manquait plus que ça! Un terroriste en face de chez moi. J’ai soudain eu peur quand elle m’a précisé: «C’est un Algérien qui est entré au pays sous un faux nom. Puis-je vous poser quelques questions à ce sujet devant la caméra?» J’ai sur-le-champ lancé un non sans appel.
En titubant au milieu de la meute pour rejoindre l’arrêt de bus, j’entendais des chuchotements et je sentais le regard des travailleurs de l’information épiant mes mouvements. J’ai tenu bon. Heureusement, un bus s’est arrêté comme par magie, et je me suis éloigné.
Plus tard, j’ai appris aux nouvelles qu’effectivement on avait mis aux arrêts un présumé terroriste. Je ne me rappelle pas sur quelle chaîne j’ai vu un reportage hilarant: c’était un micro-trottoir débile avec mes voisins, dont ce type qui habitait le même étage que le «dangereux» terroriste. Le gars a déballé fièrement face à la caméra qu’il avait bel et bien remarqué un va-et-vient suspect, surtout le soir. Il a aussi noté, comme Colombo, la présence de voitures suspectes en face de l’immeuble.
Le plus ridicule des témoignages a été celui du commis du club vidéo situé au rez-de-chaussée de l’antre du «fanatique». Sans sourciller, il a reconnu le terroriste. Il le trouvait étrange, car il avait une prédilection pour des films d’action, surtout de guerre et d’espionnage!
Hier comme aujourd’hui, le message clair de la crétinisation médiatique ambiante est le suivant: si tu as la tête d’un gars qui débarque du grand Proche-Orient et qu’en plus tu capotes sur des films d’action ou des affiches bizarres, alors, quoi que tu fasses, tu es dangereux. Bienvenue au «Crétinistan»!