Une Égypte islamiste?

L’élection d’un islamiste à la tête de l’Égypte effraie le reste du monde. Pourtant, le frère musulman Mohamed Morsi a été élu démocratiquement!

Assiste-t-on à la radicalisation du plus grand pays arabe? La jeunesse et les démocrates égyptiens, les premiers à avoir investi avec colère la place Tahrir, ont-ils sacrifié plus de 850 martyrs pour rien?

La révolte a-t-elle accouché d’un inutile face à face entre les militaires et les Frères?

Avant de se lancer dans une diatribe stérile, il faut remettre la présidentielle égyptienne dans son contexte. Au pays du Nil, deux vérités s’imposent. D’abord, l’Égypte est un pays musulman où l’État est islamiste depuis plus de dix siècles. Que l’État soit dirigé par un militaire ou un civil, islamiste ou libéral, l’islam est et restera le socle de la nation. Ensuite, depuis l’avènement de la république des «officiers libres» en 1952, les Frères musulmans et l’armée sont pratiquement les deux véritables forces politiques du pays.

Durant six décennies d’affrontement ouvert et d’arrangements secrets, l’armée a gardé la mainmise sur l’État et tenu hors d’état de nuire les islamistes, mais le duel persiste, cette fois, à la faveur des Frères. Faut-il donc craindre l’alternance incarnée par un président islamiste?

Certes, on prête au nouveau président, Mohamed Morsi, cet ingénieur de 60 ans, sa volonté d’islamisation graduelle des mœurs et de la culture, sa fermeté face à Israël et son rapprochement avec l’Iran. N’empêche, il est aussi un libéral issu de la bonne bourgeoisie du Caire et sa marge de manœuvre est réduite par l’armée.

En Égypte, l’armée représente un million d’hommes et génère le tiers du PIB du pays. Une gracieuseté de l’aide militaire américaine de plus de trois milliards de dollars par an. Ses généraux et leurs courtisans contrôlent l’administration territoriale et des pans entiers de l’économie, de l’immobilier en passant par le tourisme jusqu’à l’agriculture. Et ce n’est pas tout.

La veille du deuxième tour du scrutin présidentiel, une décision suspecte a été télécommandée par l’armée pour couper l’herbe sous les pieds des Frères. La haute Cour constitutionnelle a dissous, le 14 juin, le parlement et l’Assemblée constituante majoritairement islamistes.

En effet, un arrangement avec les militaires aurait concédé aux Frères certaines franges du pouvoir. Dopés par leur raz-de-marée législatif, les Frères sont devenus gourmands. Ils ont voulu former le gouvernement, écrire la Constitution et islamiser l’économie. Ils ont même présenté un candidat à la présidentielle, contrairement à leur promesse.

Conséquence : le jeu politique s’équilibre. L’Égypte a un président islamiste, mais sans pouvoir absolu. Des domaines clés comme la défense, les finances et surtout l’ordre public, seront toujours une chasse gardée des militaires, jusqu’à nouvel ordre.

De facto, la présidence de l’Égypte est dorénavant collégiale. Sa face cachée est incarnée par l’incontournable maréchal Tantaoui, l’actuel grand manitou du Conseil suprême des forces armées qui dirige le pays depuis le départ de Moubarak.

La démocratisation graduelle de l’Égypte dépend de cette cohabitation tantôt consensuelle, tantôt brutale entre les militaires et les Frères.

Depuis presque 60 siècles, pour la première fois, les Égyptiens ont voté sans connaître à l’avance l’identité de leur prochain président. Depuis la révolution, à l’ère d’Internet dans un pays où 65 % de la population a moins de 25 ans, les choses sont peut-être en train de changer!

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro

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