Mourir!

C’est comme si c’était hier. Ce soir de février 1995 coïncidait avec la fin du ramadan, le mois du jeûne! Après une journée de privation et un déjeuner royal, j’étais affaissé à côté de mon frère devant la télé pour suivre la diffusion d’un match de soccer. Mes sœurs s’affairaient dans la cuisine quand j’ai entendu le bruit des pas de ma mère qui déboulait les escaliers. Puis, un silence inquiétant!

J’ai sursauté et me suis retrouvé nez à nez avec ma mère dans le couloir. Dos au mur, comme au garde-à-vous, blême, le souffle coupé, elle ne cessait de répéter : «C’est fini. Elle est partie!» J’ai aussitôt compris. Elle venait de servir le souper à ma grand-mère dans sa chambre au premier étage. Quelque chose d’horrible s’est produit!

J’ai escaladé la dizaine de marches comme un éclair et suis entré dans la chambre à coucher de ma grand-mère. C’était la première fois que j’étais aussi proche de la mort. Ébranlé par le coup, je me suis vite ressaisi. J’ai tâté le pouls de la défunte, allongée sur son lit posé par terre. La peau glaciale, les traits tirés, on aurait dit que le corps s’était dégonflé une fois son âme envolée. Le cœur serré, j’ai embrassé le front de feu ma chère grand-mère, pris soin de lui fermer les yeux et couvert son corps abîmé et inerte. À l’instant, un cri strident a déchiré le calme de la rupture du jeûne. Mes sœurs venaient d’apprendre la mauvaise nouvelle de la bouche de ma mère. Une fois l’absurde de la situation digéré, ma mère, mon frère, mes sœurs et moi nous sommes mis en caucus pour organiser la suite des choses. Notre nuit allait être longue et épuisante.

Dès lors, un branle-bas de combat s’est enclenché. Je suis allé chez un voisin pour avertir la parenté par téléphone. Quelques minutes plus tard, je traînais par la main Kh’dija, la belle-sœur de la défunte, la spécialiste pour laver le corps des morts, un rituel musulman obligatoire.

Le long de la pente qui mène chez nous, la laveuse des morts n’a cessé de pleurer en psalmodiant la nécrologie de ma grand-mère. Tout en l’écoutant, le film de ma vie avec ma grand-mère défilait dans ma tête. Après avoir perdu mon père à six ans, avec mes trois sœurs, mon frère et ma mère, nous nous sommes installés chez nos grands-parents maternels. Moins de trois ans après, mon grand-père s’est éteint. Dès lors, ma grand-mère est devenue le socle de ma famille. Elle était tout pour nous.

Après l’école, je prenais souvent mon goûter en sa compagnie. J’aimais me coller à elle et sentir son parfum sublime. Comme le reste de ma fratrie, elle me protégeait contre les punitions de ma mère, me donnait des sous en cachette et elle était fière de mes succès scolaires.

La défunte n’a jamais été à l’école. Privée de lecture, elle n’a jamais eu la chance de découvrir l’immensité de l’univers. Pourtant, son instinct de mère a été son sonar pour nous guider dans la vie et nous donner de l’amour à la tonne.

Une fois chez nous, en tenant Kh’dija par la main, j’ai été ébloui par la scène. Notre maison était éclairée comme lors d’une fête. Toute la parenté, les voisins et autres connaissances ont accouru pour un adieu digne.

À la naissance, on fête le nouveau venu sans savoir à qui on aura affaire. Après sa mort, sa nécrologie et le nombre de gens qui le pleureront du fond du cœur nous le révèlent!

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.

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