Far West
Autobus 24, direction ouest. Le soir et l’asphalte sont balayés par un vent poussiéreux. L’autobus arrive dans sa lumière jaune. Dès que j’y monte, je sens une atmosphère de fête. On parle d’un sérieux party. Le chauffeur, qui semble habitué, ne s’en formalise pas et me salue en hospitalier tenancier. Il faut le dire, l’esprit n’est pas au bal musette. On dirait plutôt un saloon roulant.
À l’arrière, quelques gars et filles chantent avec ivresse et conviction. Ne manquent que le piano désaccordé et les portes de bois battantes. Deux autres jeunes, assis «au bar», s’échangent subtilement une flasque, alors qu’en face, sur son téléphone, un homme joue aux cartes… en ligne. Deux amies french cancan, toutes en froufrous, se montrent fièrement leurs nouvelles acquisitions vestimentaires, agrippées cha cune à un poteau.
Puis, il y a LUI. Un cow-boy solitaire qui se tient à l’écart. À cheval. Sauf qu’ici, plutôt que quatre sabots, sa bête a deux roues. Il observe la scène, un cure-dents à la bouche. Il est ténébreux, sombre intense. Un chapeau de cuir tombe sur ses yeux. Il le relève d’un doigt pour observer à distance la chorale saoule, les affriolantes et le joueur de poker. On dirait qu’il attend quelque chose.
Quelqu’un? Il a peut-être été blessé aux jambes lors d’un duel et espère sa revanche. Il donne un petit élan à sa monture et négocie sa sortie, aidé par le chauffeur. Le cow-boy roulant le remercie en levant son chapeau. L’autobus redémarre et je le vois par la fenêtre, fier, rouler sur sa chaise, parallèlement à l’autobus. Une scène comme on l’a vue mille fois dans les westerns, alors qu’un cavalier au galop fait la course avec un train en marche.
On dit souvent des villes qu’elles sont des jungles. Elles rappellent aussi le Far West parfois, avec ses horsla-loi, ses fêtes bruyantes et le vent qui siffle entre les gratte-ciel, comme une complainte d’harmonica.