L'Å“il du cyclope

Les Haïtiens doivent sûrement prier pour qu’il n’y ait pas une catastrophe biblique ailleurs dans le monde au cours des prochains jours. Leur pays meurtri par le séisme de mardi dernier ne fera alors plus l’objet de toutes les attentions humanitaires et disparaîtra aussitôt de l’écran radar médiatique.

Ainsi, les inondations dignes de Noé au Guatemala à l’automne 2005 ont fait la manchette avant d’être reléguées aux oubliettes par le tremblement de terre au Pakistan la même année. Un événement international, catastrophe naturelle ou non, en chasse un autre. Toujours. C’est la loi du cyclope.

Les médias ont à l’Å“il une seule tragédie à la fois. Ils peuvent difficilement observer, analyser, décortiquer deux grandes tragédies en même temps. S’ils le faisaient, ce serait le tournis. La machine s’emballerait et la compassion mondiale s’envolerait.

Susan D. Moeller, auteure de Compassion Fatigue (1999), en est convaincue. «Les médias se détournent d’une nouvelle quand il y en a une autre plus grande. Un autre désastre, une attaque terroriste, par exemple» (entretien téléphonique).

La compassion est au rendez-vous, rappelle la professeure de l’Université du Maryland, tant que le grand public estime pouvoir, par son aide, atténuer les souffrances des victimes d’une catastrophe naturelle et qu’il a, grâce aux médias, l’impression d’être présent sur les lieux.

Les tragédies nous changent parfois en spectateurs actifs. C’est le cas aujourd’hui avec Haïti. Les nouvelles technologies peuvent aussi faire de nous des acteurs. Ainsi, n’importe quel témoin d’un drame devient vite, avec son portable, relayeur d’information et d’images.

Attention cependant à la fatigue compassionnelle! Les images répétitives de catastrophes finissent par lasser. Le spectacle de la mort fascine. Avec le séisme haïtien, la lentille médiatique n’a jamais présenté autant de cadavres. Personne, cependant, ne peut longtemps être exposé à la souffrance sans avoir la nausée et chercher à s’en détourner.

Ainsi, dans le drame haïtien, les médias devront rapidement braquer leurs phares sur les secours en cours. Leurs images seront certes moins spectaculaires, mais le pays le plus pauvre des Amériques a désormais besoin d’autre chose que de l’attention émotionnelle.

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