La tache d'huile démocratique
Ben Wedeman est un vieux routier du monde arabe – cet «Orient compliqué», disait Charles de Gaulle. Quelques heures après les premières grandes manifestations contre Hosni Moubarak, le correspondant de CNN au Caire laissait tomber : «J’ai été totalement surpris par l’ampleur et la rapidité de la contestation.»
Il n’est pas le seul. Alors, après la Tunisie, l’Égypte? C’est bien connu : quand un peuple cesse d’avoir peur, tout est possible. Certes, chaÂque pays arabe a ses particularités historiques, mais tous, ou presque, sont dirigés par des Ben Ali, le président tunisien désormais en exil. Pas surprenant, donc, de voir la tache d’huile tunisienne se répandre comme une traînée de poudre dans le monde arabe, où 60 % de la population a moins de 20 ans et a grandi avec le même «père» politique.
George W. Bush, qui, avec sa guerre irakienne, rêvait d’imposer la démocratie du Maghreb au golfe Persique, aurait aimé être à la Maison-Blanche pour montrer que les États-Unis sont du «bon côté de l’Histoire». Barack Obama le fait à sa place. Maintenant que le train de la démocratie est en marÂche, toutes les capitales occidentales vont se bousculer au portillon pour le prendre.
Hier encore, elles soutenaient n’importe quel régime qui clamait haut et fort être un solide rempart contre l’islamisme. Tout était préférable à l’arrivée de «barbus» au pouvoir. Bien sûr, la démocratie ne s’est pas encore véritablement installée en Tunisie même si elle remporte tous les jours d’importantes victoires. En Égypte, rien n’est encore joué, ni même dans le lointain Yémen, où la rue gronde aussi. Dans ces deux pays, les forces intégristes sont loin d’être marginales, contrairement à la petite Tunisie.
Si elles devaient prendre le pouvoir, démocratiquement comme le Hamas à Gaza, c’est toute la complexe carte géopolitique de la région qui serait redessinée. Que deviendrait alors le traité de paix israélo-égyptien de 1978? Un tel scénario ne se dessine pas encore à l’horizon, même si les Frères musulmans restent la première force d’opposition dans le plus grand pays arabe. ComÂme Ben Ali, Hosni Moubarak a fait des promesses qui viennent trop tard. Mais «la vache qui rit», comme le surnomment les Égyptiens, conserve l’appui de sa puissante armée.
Le raïs est certes affaibli, mais il n’est pas sûr que ses généraux lui portent l’estocade au cours des prochains jours. Dans tous les cas, les dangers croîtront si la situation devient incontrôlable. L’ordre fait peur quand il est dictatorial. Le désordre, quel qu’il soit, aussi.