Le pari de «Bébé Doc»
Mais quelle mouche a donc piqué Jean-Claude Duvalier? Depuis quand les ex-dictateurs décident-ils de rentrer au bercail après en avoir été chassés? Du balcon de son luxueux hôtel, «Bébé Doc» prend des postures gaulliennes, lève les bras et dit vouloir aider son pays. Huit jours après son arrivée à Port-au-Prince, il est libre comme l’air. Pourquoi n’est-il pas incarcéré? Les questions fusent, les hypothèses et les rumeurs aussi…
Follow the money, aiment dire les Américains lorsqu’il faut comprendre l’incompréhensible. Suivons donc la filière de l’argent pour tenter d’expliquer le retour-surprise de l’ancien président à vie, 25 ans après son départ en toute hâte vers la France avec des valises pleines de millions. Faire la nouba finit par coûter cher. Surtout sur la Côte d’Azur, avec en prime une épouse adorant se vautrer dans le luxe. Si Duvalier n’est plus avec Michèle Bennett, son immense fortune lui a elle aussi glissé entre les mains. Sans le sou et malade, – il a peut-être un cancer du pancréas –, il ne lui resterait que six petits millions de dollars. Bloqués en Suisse.
Sa banque se serait engagée à lui remettre ce magot à condition qu’il regagne son pays et en reparte en toute tranquillité, sans aucune poursuite judiciaire. L’institution helvète n’aurait ainsi aucun remords à remettre les millions à un client «propre». Qu’elle soit vriae ou fausse, c’est la thèse du New York Times (édition du 20 janvier).
«Bébé Doc» ne peut à présent quitter Haïti. Inculpé pour corruption et détournement de fonds, finira-t-il devant un tribunal? Sa présence permet en tout cas d’occuper les esprits, de détourner l’attention d’une situation politique chaotique dans laquelle un président sortant s’accroche au pouvoir pendant que trois candidats à sa succession tournent en rond, faute d’un deuxième tour remis aux calendes grecques.
Ce retour en Haïti n’aurait d’ailleurs pu se faire sans la bénédiction de René Préval. Selon Roger Pereira, historien et professeur à la retraite d’origine haïtienne, «Préval, avec le retour de Duvalier – ce qui selon moi suppose son entière complicité – ajoute à l’absurde la complication.»
«N’ayant rien fait de substantiel durant son mandat qui prend fin, et pour distraire le pays de l’essentiel, il met en scène d’autres boucs émissaires – Duvalier, et peut-être après lui Aristide – pour détourner la vindicte populaire du peu de cas qu’il a fait des besoins et des urgences du pays. Il cherche ainsi à montrer qu’il n’est pas le seul à avoir mené Haïti à la catastrophe qu’on lui conÂnaît.»
Dans toute cette histoire ubuesque, Duvalier fait un pari, Préval cherche à mener le jeu, et, encore une fois, les Haïtiens perdent à tous coups.