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«Envoyer un homme dans l'espace était un risque inacceptable»

Alexei Shirinkin - Métro World News à Moscou

On fête mardi les 50 ans du premier vol habité dans l’espace. Le cosmonaute Youri Gagarine a été acclamé dans le monde entier pour son vol, mais les héros de l’ombre sont les scientifiques qui ont rendu possible l’exploit. Métro s’est entretenu ave l’un deux, Boris Chertok, qui révèle que le vol fut tout sauf idéal.

Le 12 avril a été déclaré Jour international de la mission spatiale humaine par l’Assemblée générale des Nations Unies pour souligner le 50e anniversaire du premier vol habité dans l’espace. Le 12 avril 1961, le cosmonaute Youri Gagarine est propulsé dans les livres d’histoire, en devenant le premier Homme à entrer dans l’espace à bord de la capsule Vostok-1, dans laquelle il s’est arraché à la planète pour un vol de 108 minutes.

De retour sur Terre, le jeune homme de 27 ans est devenu la personne la plus célèbre du monde et a été fait héros national par le régime soviétique. Pourtant, la vraie prouesse revient à l’équipe de spécialistes en fuséologie dirigée par le brillant Sergueï Korolev, qui avait survécu aux purges staliniennes pour devenir un héros de l’ombre de l’aventure spatiale soviétique. Un des plus proches collaborateurs de ce dernier est Boris Chertok, l’ingénieur en chef, responsable des systèmes de contrôle du vol de Gagarine.

Chertok, qui a eu 99 ans le mois dernier, révèle à Métro des détails sur le vol de Gagarine qui fut tout sauf idéal.

Comment c’était de travailler sous la supervision de Korolev?
Il était un vrai dictateur! Nous avons eu des discussions animées. Cela dit, Korolev avait une grande qualité : il savait écouter. Il posait parfois des questions. Il avait développé une intuition qui lui permettait de jauger une personne au premier contact. Je me souviens de notre première rencontre en octobre 1945 en Thuringe, dans la future Allemagne de l’Est (NDLR : Chertok était le chef d’une équipe spécialisée qui étudiait le programme allemand de propulseurs). Korolev m’a serré la main, m’a regardé avec son regard pénétrant et m’a dit : «J’ai le sentiment que nous allons avoir beaucoup d’autres rencontres utiles et sérieuses.»

La décision d’envoyer un homme dans l’espace était-elle acceptée par toute l’équipe de Korolev?
L’idée a émergé quand nous avons commencé à construire des satellites. En plus de ça, nous avions des informations venues de l’autre côté de l’océan, qui disaient que les Américains se préparaient à lancer leur propre astronaute dans l’espace. Dans le contexte de la Guerre froide, c’était un défi. Nikita Kroutchev a donc personnellement pris la décision d’envoyer un homme dans l’espace.

La première date fixée pour le vol était en octobre-novembre 1960, pas 1961. Le 24 octobre 1960, il y a eu un accident durant la préparation du lancement de la fusée P-16 et cinq personnes sont mortes. Nous avons dû changer la date. Plus tard, une rumeur voulait que les Américains envoient leur astronaute le 11 avril. Notre lancement était prévu le 13, Korolev a dit : «Nous ne pouvons pas être en retard.» C’est comme ça que la date du 12 avril a été décidée.

Il y a 50 ans, étiez-vous sûr de réussir ou étiez-vous inquiet?
Seulement deux de nos six tentatives avaient réussi. Avec les normes de risque actuelles, c’était inacceptable d’envoyer un homme dans l’espace après de tels tests. Pendant le vol à bord de la capsule, Gagarine devait faire un compte-rendu, qui était organisé de manière désastreuse: pendant le vol, la pellicule utilisée dans la capsule pour enregistrer le rapport s’est arrêtée. Il a saisi un crayon pour noter ses impressions, mais ce dernier flottait à cause du manque de gravité. Quoi qu’il en soit, ce qui avait été enregistré nous a aidé à analyser le vol. Pour finir, nous avons délivré l’analyse beaucoup plus tard tellement l’euphorie du succès du vol était trop forte. Nous avons alors compris l’énorme risque que nous avions pris. Il y a un proverbe pour illustrer ça : celui qui n’a pas pris le risque ne boira pas le champagne!

Nikita Kroutchev était un grand soutien du développement de l’industrie spatiale soviétique…
On ne peut enlever ça à l’ancien leader soviétique, il était véritablement fasciné par la conquête spatiale. Il voulait non seulement un bouclier puissant et effrayant de missiles nucléaires, mais il aspirait à dépasser les Américains mentalement et spirituellement.  Effectivement, dans la course pour aller dans l’espace, les Américains étaient dans une position délicate, car toutes leurs avancées étaient basées sur les travaux de Wernher von Braun (NDLR : von Braun est un savant allemand, ingénieur spécialisé en fusées, qui a créé les premiers missiles balistiques sous le troisième Reich avant la capitulation d’Adolf Hitler). Les Etats-Unis ne pouvaient pas être fiers que d’anciens nazis soient au centre de la science spatiale américaine. En vérité, nous étions aussi blessés que toute la gloire retombe sur les cosmonautes, qui ne connaissaient rien aux secrets de la science spatiale.

Qui était Boris Chertok?

  • né le 1er mars 1912 à Lodz, dans l’Empire russe, maintenant en Pologne
  • a commencé sa carrière comme électricien dans une usine aéronautique, qui construisait les bombardiers soviétiques Tupolev TB-1; a occupé plusieurs postes élevés dans différentes agences aéronautiques et spatiales soviétiques
  • il a été décoré à de nombreuses reprises par l’URSS et la Russie ; il est l’auteur de 200 travaux scientifiques, membre de l’Académie des Sciences russe;  auteur du livre en quatre volumes «Des fusées et des hommes», la bible de l’histoire de l’industrie spatiale soviétique.

Les héros soviétiques de la course victorieuse pour aller dans l’espace de 1961

  • Youri Gagarine (1934-1968)

Ce fils d’agriculteurs devenu pilote soviétique est mondialement connu pour être le premier homme à réaliser un voyage dans l’espace. Il a reçu nombre de médailles et d’honneurs, dont celui de Héros de l’Union soviétique. De nombreux monuments ont été érigés en son honneur et de nombreuses places portent son nom. Il est mort dans des circonstances ambiguës lors d’un vol d’essai en 1968.

  • Sergueï Korolev (1907-1966)

Si Gagarine a été le visage – ou le sourire – du programme spatial soviétique, Korolev en est sans aucun doute le cerveau. Jusqu’à sa mort en 1996, Korolev était le chef du programme de développement des fusées de l’URSS et responsable de tous les exploits de l’exploration spatiale soviétique, notamment le lancement de Spoutnik-1. Dans les années 1930, il a poussé l’URSS à fabriquer et à tester les premières fusées. Il était aussi responsable de la construction de la capsule Vostok-1, utilisée par Gagarine. À la fin des années 1930, il a survécu aux purges staliniennes et a enduré cinq mois de camps de travail dans la mine d’or de Kolyma, où il a perdu toutes ses dents.

  • Nikita Kroutchev (1894-1971)

Grand soutien de la course à l’espace, Nikita Kroutchev, qui était à la tête de l’URSS au moment du vol de Gagarine,  a organisé une cérémonie sur la Place rouge pour le retour des cosmonautes à Moscou.  

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