Gros profits, petits salaires et pauvreté: c'est la vie!
Que votre joie soit profonde. Un article du journal Les Affaires du 16 juillet dernier mentionnait que «les entreprises canadiennes n’ont jamais été en aussi bonne santé financière depuis 1981, selon Statistique Canada». Si mes calculs sont bons, ça fait plus de 20 ans. Allô crise!
Mais, n’ayez crainte, même si la richesse nous sort par les oreilles, ils vont ressortir leur vieille cassette niaise du genre: «Avant de répartir la richesse, faut la créer.» Ben comique, même si plusieurs naïfs mordent à l’hameçon. Tout simplement merveilleux, les travailleurs vont pouvoir enfin obtenir des augmentations de salaires décentes. Enfin, c’est ce que je crois. De beaux gros cadeaux à prévoir cette année sous le sapin de Noël et peut-être même un voyage en famille à Cuba. Pour alimenter vos chances d’avoir de bonnes nouvelles de votre boss, voici que La Presse du 1er novembre en rajoute et titre: «Robuste relance de la croissance canadienne.» Et celui du 27 mai s’intitule: «Entreprises : Les profits continuent de grimper.» Enfin, dans La Presse du 25 novembre: «Les profits des entreprises stables et élevés.» Maman, sert le baloney et les patates pilées, ce soir on va au St-Hubert!
Pis, c’est pas fini, disent des articles suivants de La Presse qui annoncent ces incroyables nouvelles qui dépassent nos plus folles espérances: «Les multinationales en voie d’afficher des profits records» (12 avril); «Bond de 38% des revenus des minières canadiennes» (18 juin), et: «Les banques font le plein d’argent» (19 octobre). Oh, oh, énervez-vous pas trop vite le poil des jambes! Les patrons veulent partager leurs immenses profits avec leurs employés, mais pas tout de suite. Chacun son tour. Il s’agit juste d’être très patient et à la fois pragmatique et lucide. Faut obligatoirement commencer par continuer à privilégier les actionnaires et les dirigeants pour encore un certain temps. J’espère que vous êtes solidaires et consensuels pour comprendre ça. Ça relève des lois naturelles de l’économie de marché. Vous ne voulez tout de même pas entraver ces lois naturelles et polluer la nature économique en demandant trop comme employés? Soyez raisonnables!
Ça fait que, malgré d’immenses profits des entreprises, les employeurs demandent et imposent à leurs employés une retenue de circonstances tel que l’indique clairement le titre de ces deux articles de journaux : «Les employeurs prévoient des hausses salariales modestes en 2012» (Le Devoir, 7 septembre) et «Augmentations de salaires en 2012: Une hausse sous la barre des 3%» (La Presse, 19 octobre 2011). Bien quoi? Une petite hausse, c’est tout de même mieux qu’une grosse baisse de salaire. Comme on prévoit une inflation de plus de 3% en 2012 et une hausse des salaires inférieure à 3%, ça signifie que la classe moyenne va, dans les faits, s’appauvrir l’an prochain: «Le coût de la vie augmente rapidement» (La Presse, 22 octobre). On commence à être habitué, ça fait plus de 30 ans que c’est comme ça. Comme dirait l’autre, c’est ça qui est ça.
Si les entreprises n’ont jamais été aussi riches depuis 20 ans, comment se fait-il que le salaire des travailleurs stagne et végète, que les provinces et les municipalités sont à sec, que tous nos services publics sous-financés sont dans un état lamentable et qu’on voit des titres comme ceux-ci dans Le Devoir du 24 novembre: «Le Canada échoue dans sa lutte contre la pauvreté des enfants», et dans celui du 2 novembre 2011: «La clientèle des banques alimentaires augmente»? Et que dites-vous de cet article du Devoir de lundi intitulé: «Un monde de moins en moins égalitaire : Le Canada fait pire que la moyenne des pays de l’OCDE», selon justement une étude de l’Organisation de coopération et de développement économique. Toute cette richesse est accaparée par qui au juste? Je vous laisse répondre tout seul à cette question car si je vous donne mes explications et formule mes recommandations pour répartir équitablement cette immense richesse, vous allez encore me traiter de communiste révolutionnaire. En temps ordinaire, ça ne me dérange point de me faire crier toutes sortes de noms pas très catholiques, mais pas à quelques jours de la naissance du petit Jésus.
La joke de la semaine revient à Sophie Brochu, la présidente de Gaz Métro, qui, dans un élan de grande clairvoyance et même d’illumination, a dit: «Tout ne va pas si mal» (Le Devoir, 19 novembre). Ça dépend pour qui madame. Je dirais même, avec votre permission, madame la présidente de l’importateur de gaz naturel, Gaz Métro, que ça va extrêmement bien pour certains et mal et même très mal pour d’autres. Mais, nos richards ont de la compassion et le cœur à la bonne place. Ils mandatent leurs guignols d’organiser une fois l’an la guignolée. Une fois l’an seulement. Après, c’est business as usual. Faut tout de même pas exagérer sur le pain béni et l’eau bénite. Comme le chantait Emerson, Lake and Palmer dans les années 1970: «C’est la vie.»
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.