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Allons-nous encore parler français au Québec dans 50 ans?

Métro, en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde, poursuit sa
nouvelle rubrique hebdomadaire. Chaque lundi, «Le Québec en questions»
vous invite à participer à une discussion autour d’un thème précis.
Dans le journal, trois personnalités et des jeunes ont entamé le débat.
Sur le web, il se poursuit avec leurs réponses complètes et vos
réactions.

Allons-nous encore parler français au Québec dans 50 ans?

De prime abord, cette question peut sembler simpliste, voire naïve. En fait, il s’agissait plutôt de se demander si la langue française serait encore la langue commune des Québécois en 2060, la langue culturelle de la seule communauté francophone sur ce continent majoritairement anglophone.

Bien sûr, ça fait plus de 400 ans que les Québécois pataugent en français dans un océan anglophone, et pourtant, la langue de Molière prime toujours au Québec. La province est passé au travers des années noires où les Canadiens français étaient souvent traités comme des citoyens de seconde classe. Et le français a survécu. Pourquoi disparaîtrait-il maintenant, alors qu’il est encadré plus que jamais par des lois et par l’Office de la langue française?

L’anglais, encore et toujours
Avec les mutations démographiques que connaît le Québec, la proportion de la population qui parle une langue tierce, c’est-à-dire autre que le français et l’anglais, est maintenant plus importante, à 12,2%, que la proportion de gens qui ont l’anglais comme langue maternelle (8,2%).

Au moment de choisir une langue seconde, c’est encore l’anglais qui gagne d’année en année plus de locuteurs, bien que la langue française attire plus de gens qu’avant l’adoption des lois linguistiques (45,7% pour le français contre 54,3% pour l’anglais). Et pour la première fois en 2006, la proportion des Québécois ayant le français comme langue maternelle a fléchi sous la barre des 80%.

Le français au travail
Trente ans après l’imposition de la loi 101, les grandes entreprises sont en très grande majorité francisées. En 2007, 80,7% des entreprises de 50 employés et plus avaient le français comme langue de travail. Là où le bât blesse, c’est en ce qui concerne la langue parlée au travail dans les petites entreprises.

Pourtant, pour 24,5% des gens qui travaillent sur l’île de Montréal, la principale langue parlée au travail est l’anglais, contre seulement 4,4% des gens qui travaillent hors de la région métropolitaine de Montréal. Doit-on s’en inquiéter?

Trois personnalités se prononcent


Marie-Éva de Villers
Auteure du Multidictionnaire de la langue française et Directrice de la qualité de la communication à HEC

«Si on s’était posé cette question lors de la conquête anglaise en 1760, aurait-on misé sur une possible survivance du français en ce coin d’Amérique? L’histoire du français du Québec est riche d’enseignements : contre vents et marées, quatre siècles de détermination, d’entêtement, pourrait-on dire! S’il est question du Québec dans son entier, je réponds oui d’emblée. Le Québec parlera encore français en 2060. Toutefois, s’il s’agit de l’île de Montréal, les prévisions sont plus incertaines.

Certes, la fréquentation de l’école française publique imposée aux élèves allophones par la Charte de la langue française a joué et joue toujours un rôle crucial en freinant l’érosion du groupe francophone. La Cour suprême vient cependant d’ouvrir une brèche en déclarant inconstitutionnelle la disposition de la Charte interdisant le recours aux écoles anglaises non subventionnées pour contourner l’obligation de fréquenter l’école française.

Par ailleurs, le contexte démographique (vieillissement et décroissance de la population, taux de fécondité insuffisant) rendra nécessaire la venue massive d’immigrants – souvent non francophones -, ce qui pourrait compromettre le fragile équilibre linguistique dans la région métropolitaine.

Une langue qui demeure très vivante, créative et actuelle
Sur le plan strictement linguistique, il me semble que le français du Québec porte en lui les conditions de sa survie :

  • sa fidélité aux mots de la Nouvelle-France (ex. : achalandage, bleuet, bois franc, brunante, outarde);
  • sa vitalité et son dynamisme par la conception de néologismes pour nommer les nouvelles réalités (acériculture, aluminerie, baladodiffusion, cardiostimulateur, courriel) plutôt que par le recours aux mots de langues étrangères;
  • une réticence à emprunter des mots directement à l’anglais, sauf dans les cas où le contexte politique, juridique, économique le requiert expressément.

Ainsi qu’en témoigne l’histoire du français du Québec, on peut faire confiance au profond attachement des Québécois et des Québécoises à leur langue pour en assurer la pérennité.»


Jean-Paul Perreault
Président d’Impératif français

«Tout dépendra de la volonté politique et de celle des Québécois, de notre nation. Le français sera évidemment toujours dans le paysage dans 50 ans. Mais quelle en sera la vitalité? Sera-t-il en déclin, moribond, ou au contraire, en pleine santé, dans la voie de l’avancement social et économique?

Pour l’heure, il n’y a pas lieu d’être optimiste. Plus de 30 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, cette belle langue n’est toujours pas la langue publique commune. Elle n’est toujours pas la voie de l’enrichissement individuel et par conséquent, n’attire pas suffisamment de nouveaux arrivants pour assurer son propre maintien face à l’anglais. Nombreux sont les Québécois qui vivent affronts et injustices au quotidien. Nombreuses sont les entreprises qui ne respectent pas les droits linguistiques de leurs clients et de leurs travailleurs. Le gouvernement du Québec lui-même ne respecte pas la Charte et sa politique linguistique!

Le gouvernement fédéral, pour sa part, encourage la défrancisation du Québec par ses pratiques anglicisantes. Les Québécois ont à exiger la normalité. Pour ce faire, ils devront vaincre l’inertie ambiante, convaincre de la nécessité de pousser plus loin les réformes, parler français aux nouveaux arrivants, obliger les gouvernements fédéral, québécois et municipaux à promouvoir l’identité québécoise, à contribuer au renforcement de la culture et de l’économie que véhicule notre langue.
 
Être Québécois, c’est participer à la promotion de la diversité culturelle et linguistique à l’échelle mondiale, c’est lutter contre la discrimination et l’exclusion par la promotion de notre identité, l’identité québécoise, de notre langue et de la francophonie. C’est un juste combat humanitaire et économique pour la démocratie culturelle.»


Josée Legault
Chroniqueuse politique, dans l’hebdo VOIR et le quotidien The Gazette

«N’ayant pas de boule de cristal, je n’ai pas la réponse à cette question existentielle. Mais le seul fait qu’on se la pose illustre à quel point les Québécois, contrairement à leurs politiciens, craignent pour l’avenir de ce qui les animent et les distinguent le plus profondément comme peuple, soit la culture et la langue françaises.

Bien sûr, tout n’est pas noir. Mais tout n’est pas rose, non plus! Ce qui me rend optimiste: la capacité que nous avons eue sur un continent anglophone de durer et d’endurer en français aussi longtemps. Ce qui me rend pessimiste: 1) l’inaction de nos politiciens depuis une quinzaine d’années, tous partis confondus, face à l’urgence de protéger activement notre langue dans tous les domaines, y compris l’intégration des immigrants.

2) Un certain individualisme qui, ici comme ailleurs, nous fait trop souvent cesser d’exprimer haut et fort la nécessité de placer certains intérêts collectifs, comme la protection du français, au-dessus de nos intérêts particuliers.

3) La crainte que dans notre métropole, le français finisse par devenir une langue essentiellement «utilitaire». Bref, une langue qui «sert» lorsque c’est nécessaire, mais de moins en moins une langue de culture, de vie, de travail, d’identité, d’histoire et d’intégration. Une langue «utile», mais ni plus ni moins que l’anglais. Cette tendance est d’ailleurs amorcée depuis que nombre d’allophones constatent l’absence de volonté politique sur ce front.

Si cette tendance s’accentue, nous parlerons  de moins en moins français dans 50 ans. Mais si nous comprenons, avec lucidité, que face au pouvoir d’attraction écrasant de l’anglais, nous devons accorder au français une protection accrue, il sera encore et toujours vivant au Québec.»

L’avis des jeunes

  • Jake Heller
    21 ans, étudiant à l’Université McGill

«Ça dépend de notre définition du français. Sûrement, la langue que nous parlerons dans 50 ans ne sera pas la même, mais cela ne signifie pas une extinction véritable du français. Nous devons, bien sûr, protéger notre langue et notre culture, mais nous devons le faire avec une connaissance et une appréciation des changements inévitables dans leur évolution. La langue, comme la culture – et comme l’identité – doit être dynamique; si nous acceptons le dynamisme du français, nous le parlerons dans 50 ans.»

  • Gabriel Légaré
    22 ans, étudiant à l’UQAM

«Dans 50 ans, j’aurai 72 ans. Je ne pense pas que je me serai mis à parler anglais ni que j’aurai éduqué mes enfants en anglais… Ça fait 400 ans que nous parlons français et la situation a déjà été bien pire sur le plabs linguistique, Regardons-nous!»

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