Culture
06:00 29 juin 2018 | mise à jour le: 29 juin 2018 à 06:00 temps de lecture: 4 minutes

Jeremy Dutcher: Les chants de la résistance

Jeremy Dutcher: Les chants de la résistance
Photo: Collaboration spéciale

Chanteur classique, compositeur et musicologue, Jeremy Dutcher s’est tourné vers les chants oubliés de ses ancêtres pour réaliser son premier album, Wolastoqiyik Lintuwakonawa, un projet tout à fait unique au croisement entre tradition et modernité.

Le jeune homme de 27 ans est membre de la nation Wolastoqiyik, aussi appelée Malécite, qui peuple les rives du fleuve Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. En 2013, sur le conseil d’une aînée de sa communauté, il s’est plongé dans les archives du Musée canadien de l’histoire à la recherche de chants tombés dans l’oubli depuis près d’un siècle.

Des chansons captées sur des rouleaux de cire de 1907 à 1913 par l’anthropologue William H. Mechling, venu conserver pour la postérité des bribes d’une culture qu’on imaginait alors sur le point de disparaître.

Ce sont ces airs qu’il remet en musique dans son premier opus. Non pas selon les arrangements traditionnels des Wolastoqiyik, mais dans un style qui mélange opéra et pop, avec une bonne dose d’électro. Et parfois, en filigrane, la voix chevrotante des chanteurs de l’époque, comme un rappel de la fragilité de la tradition.

«C’est une combinaison de tous les univers différents avec lesquels j’ai grandi : le monde autochtone et ses différents types de musique, mais aussi la musique classique et la pop, explique le ténor, joint au téléphone quelques jours avant son spectacle au Festival de Jazz de Montréal. Je suis un jeune de mon époque. J’aime beaucoup de styles de musique, le jazz, la pop. Pour moi, il s’agit d’une démarche pour assembler ces mondes différents. Et créer quelque chose que les gens n’ont jamais entendu.»

Justement, ces airs étaient bien souvent inconnus des Wolastoqiyik contemporains, dont très peu parlent encore la langue de leurs ancêtres.

«En tant qu’artiste qui croit que la musique peut changer les choses, je me suis demandé quelle était la meilleure façon pour que ces chansons soient entendues. Je fais beaucoup de concerts, mais un album demeure la meilleure façon d’atteindre le plus de gens et de laisser un héritage physique», explique le chanteur, qui parle de son disque comme «d’un dialogue entre [lui] et son peuple».

«Je réalise maintenant que chanter dans ma langue n’est pas une barrière, mais un avantage. Je peux chanter le monde de mon point de vue.» -Jeremy Dutcher

«C’était très important pour moi de chanter dans ma langue, surtout qu’il ne reste plus beaucoup de locuteurs vivants. J’essaie d’encourager d’autres jeunes de mon âge à parler la langue et à réfléchir à son importance. Beaucoup n’en voient pas l’utilité ou la valeur. C’est ce qu’on leur a appris depuis plusieurs générations. Au Nouveau-Brunswick, pour avoir un emploi, vous devez parler anglais ou français, et c’est tout. Mais la langue wolastoq a une importance beaucoup plus grande. Elle est née du territoire et de l’environnement qui nous entoure. Afin de maintenir ce lien avec le territoire, il faut aussi maintenir notre connaissance de la langue, des chansons et de la culture. Ça va ensemble.»

À l’heure du mouvement Idle No More et du formidable renouveau culturel autochtone, endisquer ces chansons est aussi un moyen d’affirmation, selon Jeremy Dutcher.

«La musique autochtone, en elle-même, est éminemment politique, soutient-il. Même si les textes ne contiennent pas de messages politiques évidents, le seul fait de dire que nous sommes là et que nous chantons encore, alors que l’expression de la culture autochtone a été interdite pendant des décennies, c’est politique. C’est un geste de résistance».

Geste de résistance, donc, contre «les écoles résidentielles et les politiques gouvernementales qui ont tenté de faire disparaître les cultures autochtones», mais aussi geste de réappropriation de sa propre culture.

«Les peuples autochtones sont aujourd’hui extrêmement éduqués. On nous a observés et étudiés pendant les 500 ans dernières années, mais nous avons observé les autres peuples aussi pendant ce temps. Nous reprenons en main notre histoire et nous nous plaçons au centre de celle-ci. Sans compromis.»

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