Culture
05:00 28 février 2020 | mise à jour le: 28 février 2020 à 10:15

«Les falaises» et «Menthol»: dé-démoniser les mères

«Les falaises» et «Menthol»: dé-démoniser les mères
Photo: Collaboration spécialeVirginie DeChamplain (à gauche) et Jennifer Bélanger

Relations mère-fille complexes, protagonistes à la croisée des chemins, écriture imagée au souffle poétique… Les falaises et Menthol, premiers romans respectifs de Virginie DeChamplain et de Jennifer Bélanger, ont beaucoup en commun. Leurs autrices aussi.

Les falaises, ce sont celles de la Gaspésie, mais aussi celles d’Islande, où V. a des racines. C’est ce qu’elle découvre en retournant à la maison familiale en bord de mer à la suite du décès de sa mère. Ce séjour émotivement chargé plongera celle qu’on surnomme «la fille de la grand’ folle» dans ses origines familiales houleuses.

Menthol, c’est la saveur des cigarettes que la mère de la narratrice fumait lorsqu’elle voulait «soigner» sa fille d’une otite en lui soufflant de la fumée dans le creux de l’oreille. C’est un des nombreux souvenirs qui lui sont soudainement revenus, 10 ans après qu’elle a coupé les ponts avec sa mère. «Un jour, pouf!, comme ça, je l’ai fait disparaître», écrit-elle.

Au bout du fil, Virginie DeChamplain, depuis Québec, et Jennifer Bélanger, à Montréal, sont enthousiasmées de faire connaissance. Si leurs récits abordent des thématiques similaires et sont publiés à quelques jours d’intervalle, c’est une coïncidence. Une belle coïncidence.

Il faut dire que la figure de la mère folle est récurrente dans la littérature. Dans leurs romans respectifs, les autrices mettent ce personnage de l’avant avec tous ses défauts, mais en prenant soin de ne pas porter de jugement sur ses comportements, même s’ils sont toxiques.

«J’ai un peu voulu la “dé-démoniser”, montrer que, comme tout le monde, elle fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a», résume Virginie DeChamplain.

On imagine Jennifer Bélanger en train de hocher la tête en entendant ces mots.

«C’est intéressant que tu dises “dé-démoniser”. Il s’agit de la sortir de cette image très pathologique qu’on a d’elle et de montrer les nuances et la complexité qui entourent cette figure. Je pense que nos deux récits ne cherchent pas à condamner la mère mais, au contraire, à montrer la multiplicité de son existence et de ses identités.»

Même si la mère des protagonistes de Menthol et Les falaises ont fait souffrir leurs filles, leur léguant certains traumatismes, celles-ci tentent de faire la paix avec leur passé.

Dans leurs récits, les jeunes autrices rendent ainsi hommage aux femmes des générations qui les ont précédées, qui ont souvent fait face à l’adversité.

«J’ai beaucoup été influencée par La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Ce roman m’est rentré dedans, avance Virginie DeChamplain. Ce qui me travaillait, c’est surtout comment elle s’est approprié l’histoire de sa grand-mère.»

Les deux écrivaines ont écrit leurs romans en assumant l’imperfection des mères. «Avec le regard d’aujourd’hui, on essaie de rétribuer ces multiples visions à ces multiples femmes du passé qui n’ont pas eu la chance d’avoir ces doutes», poursuit-elle.

«Complètement! acquiesce sa collègue. Je tiens beaucoup à la question de nuance, parce que dans la relation mère-fille, il y a des silences, des blancs, des choses qu’on ne saura jamais. Le fait de comprendre, ça permet peut-être d’accepter certaines situations.»

Leurs protagonistes ainsi qu’elles-mêmes, par l’écriture, ont vécu un processus d’acceptation.

«On se dit souvent: “Je ne serai jamais comme ma mère”, mais souvent, ça nous rattrape. Il y a aussi cette acceptation que ma mère, c’est ma famille, que je ne peux pas la changer. Je fais quoi avec ça? C’est à nous de décider si on se laisse anéantir, avaler par la tristesse ou la colère, ou si on accepte. C’est un travail!»

Une fois de plus, Jennifer Bélanger cautionne les propos de Virginie, puis ajoute: «Dans Menthol, la rupture est radicale, mais au final, c’est pour se détacher d’une mémoire qu’a portée la mère et qui se transmet d’une manière ou d’une autre. C’est intéressant d’essayer de tirer du sens de ça.»

La force de l’écriture est qu’elle permet de combler des vides et de chercher des pistes de réponse. «Jennifer, tu as dit: “Le récit de ma mère s’écrit à partir du manque.” C’est vraiment beau. J’ai vraiment eu cette impression moi aussi!» lance-t-elle à sa consœur.

«Pour pouvoir écrire le réel, il faut pouvoir le trahir et le réorganiser, ne pas rester collé dessus». Jennifer Bélanger, autrice de Menthol

Autofiction, oui et non

La question est inévitable, même si elle peut être lourde. Ces deux récits écrits essentiellement au «je» relèvent-ils de l’autofiction? «Ah ha! C’est la question!» rigolent de bon cœur les deux autrices au bout du fil.

La réponse est oui pour Jennifer Bélanger, non pour Virginie DeChamplain, bien que cette dernière reconnaisse avoir puisé dans son expérience pour composer son récit. Après tout, quel auteur ne le fait pas?

«Fiction ou pas, il y a une part de soi à l’intérieur. Mais ce n’est pas de l’autofiction, parce que mon livre n’est pas basé sur mon histoire personnelle ni celle de ma famille», explique-t-elle.

L’autofiction est courante en littérature, mais souvent associée aux écrits féminins, qualifiés de plus «personnels» et «intimes». «Cet héritage pèse, soutient Jennifer Bélanger. Devant un auteur masculin, on est moins porté à chercher l’apport autobiographique.»

«Je ne sais pas si c’était volontaire ou pas, mais j’ai vraiment beaucoup joué avec ça, reprend Virginie. Appeler le personnage principal V. me permettait de laisser des points de suspension un peu partout.»

Fruit du hasard, un personnage de Menthol se nomme également V. Il s’agit de la conjointe de la narratrice, laquelle est parfois identifiée comme «la petite fille», d’autres comme «l’adolescente».

Son autrice se réclame pour sa part de l’autofiction. «Derrière toute forme d’écriture, il y a une part de réel de toute manière», ajoute-t-elle.

Autofiction ou pas, les deux écrivaines assument l’aspect cathartique de leur démarche. L’urgence d’écrire a surgi chez Jennifer Bélanger après qu’elle eut entendu un cri, tard la nuit, lors d’un incendie.

«Cet événement a créé une brèche dans mon présent. J’ai senti l’urgence de questionner cette ouverture et la possibilité de trouver les mots pour aborder ce vide.»

«C’est super beau!» lui répond sa consœur, dont la protagoniste porte aussi en elle un vide, «un trou dans le ventre», écrit-elle. Pour sa part, le processus d’écriture de Les falaises s’est fait parallèlement à un cheminement personnel lié à sa mère, justement.

«Dans la première version envoyée à mes éditeurs, il y avait beaucoup de colère. Ce n’était vraiment pas comme le livre actuel! Ça reflétait l’état dans lequel j’étais, c’était le début d’un processus pour instaurer une distance avec mon adolescence et mon enfance.»

La distance, voilà une notion clé pour les deux artistes. Car si leurs narratrices osent plonger dans leur passé familial tumultueux, c’est en grande partie parce qu’elles ont le recul nécessaire pour le faire.

«Moi aussi, la première version que j’ai soumise à mes éditrices, c’était vraiment très brut, c’était chaotique, rapporte Jennifer. J’ai dû aller jouer dans la fiction pour trouver la distance nécessaire à l’écriture.»


Un peu d’info

Menthol: publié chez Héliotrope
Les falaises: publié chez La Peuplade

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