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Yasmina Khadra: l’intensité des mots

Photo: Andrew H. Walker/Getty

Après avoir écrit Ce que le jour doit à la nuit, encensé par la critique et porté sur nos écrans cette année, Yasmina Khadra voulait offrir avec Les anges meurent de nos blessures un livre «plus intense et plus digne de porter l’Algérie», son pays d’origine. Dans ce roman, Yasmina Khadra met en scène Turambo, un candide Algérien né dans la misère qui connaîtra la gloire grâce à sa gauche foudroyante. Dans une Algérie colonisée par les Occidentaux, Turambo cherche grâce à la boxe et à l’amour un sens à sa vie. Métro s’est entretenu avec l’écrivain, qui réside en France et qui nous offre, selon lui, sa meilleure réussite littéraire.

Les anges meurent de nos blessures, c’est un titre très poétique. Il vous est venu comment?
Il est venu parce que j’ai voulu écrire un grand livre. Dans le roman, on peut lire : «Sais-tu pourquoi nous n’incarnons plus que nos vieux démons? C’est parce que les anges meurent de nos blessures.» Chaque fois qu’une personne est injustement sanctionnée, ou humiliée, ou arbitrairement exclue, un ange meurt et cède sa place à la naissance d’un démon.

Vous êtes reconnu pour être doué pour la description des lieux, des atmosphères, des personnages… Comment faites-vous pour vous empreigner d’une ambiance, d’une époque et la mettre sur papier?
D’abord, je veux me faire plaisir. Comme j’écris par amour, je veux partager ce plaisir avec mon lecteur. Je sais qu’un écrivain quand il vient d’Afrique, il n’est pas facilement adopté par le lecteur occidental. Donc, il faut vraiment se surpasser. Il faut écrire des livres qui tiennent en haleine le lecteur. J’ai la chance d’avoir un lectorat qui me soutient. Je ne veux pas le perdre. Mon lectorat est exigeant. Mon ambition est de faire d’un personnage une personne à part entière. Je voudrais que le lecteur le perçoive, l’entende, le bouscule, le touche même. C’est ça la magie du verbe.

Pourquoi avoir choisi de situer votre histoire dans l’Algérie des années 1930?
D’abord, c’est une époque méconnue. Je n’ai pas trouvé beaucoup d’écrivains qui parlent de cette période, qui est incroyablement enrichissante pour un écrivain. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale, des pays entiers ont été détruits. Cette catastrophe a aussi atteint l’Afrique du Nord. On était en train de tout reconstruire. Malheureusement, même après la guerre, les mentalités n’ont pas changé. On est restés emprisonnés dans nos a priori, dans nos stéréotypes, dans le déni de l’autre. Cette époque est une aubaine [pour un écrivain].

Le père de Turambo est allé à la guerre et en revient traumatisé. Vous êtes un ancien militaire – est-ce important de parler de la guerre dans vos livres?
Bien sûr! Il y a un extrait dans mon livre qui m’a beaucoup touché : «Tu mènes ton petit train-train, tranquille, tu cultives ton potager […] puis d’illustres inconnus […] décident de ton sort. C’est la guerre. Tu ignores pourquoi elle est là. …]. Aucun champ d’honneur n’égale le lit d’une femme.» Il n’y a rien au monde qui mérite que l’on meure pour lui. Rien. La vie est le seul bien qui nous appartienne vraiment. Quand on le perd, on est mort. Je sais ce qu’est la guerre. Elle n’apporte rien de bon à l’humanité.

Turambo est un boxeur. Pourquoi avoir choisi la boxe pour raconter l’histoire d’une époque?
Parce que c’était pour moi le moyen de passer du ghetto de l’autochtone au monde occidental. La boxe pouvait rassembler toutes les communautés autour d’un ring. En même temps, faire réussir mon personnage dans la boxe, c’est venu ouvrir davantage les portes des Occidentaux à un autochtone. Il pouvait rencontrer le maire, des hommes d’affaires, il pouvait même aimer une Occidentale. Grâce à la boxe, il y a beaucoup d’Algériens qui ont réussi à se faire un nom dans les années 1930-1940. On a eu des grands boxeurs qui auraient pu devenir champions du monde s’il n’y avait pas eu de racisme.

Dans votre livre, on ressent les effets de la colonisation française dans le quotidien algérien. Quel est le plus important impact que cette colonisation a eu sur l’Algérie?

Le racisme, je crois. Avant, c’était un racisme ordinaire. Les gens étaient persuadés qu’il y avait des races supérieures et inférieures. Mais grâce au travail des artistes, des intellectuels maghrébins, des écrivains, des comédiens, des chanteurs, on a normalisé les rapports. Il n’y a qu’une seule race, la race humaine. Il y a eu une évolution dans les esprits, mais il y a encore des tensions. Mais ce sont des gens qui n’ont jamais voyagé, qui sont restés enfermés dans leur petit coin.

Les femmes et l’amour jouent un rôle crucial dans la vie de Turambo et dans plusieurs de vos livres…
Je suis féministe, mais je n’ai même pas le droit de défendre la cause féministe, car ça pourrait réduire son importance. Elle n’a pas besoin de moi pour se défendre. Elle a besoin que je reconnaisse son intelligence, sa lucidité, sa vaillance et sa bravoure. Je trouve la femme plus intelligente que l’homme. J’ai écrit dans L’Attentat : «Les hommes ont inventé la guerre, les femmes la résistance.»

Penses-vous que vos livres ont permis de changer des mentalités ?
Mes livres ont permis à beaucoup de gens de sortir de leur bulle. J’ai beaucoup de lecteur en France. La majorité de mon lectorat est français. Il y a quelques années, beaucoup d’Occidentaux ne pouvaient pas ouvrir un livre d’un Maghrébin. Ce n’est pas leur monde. Maintenant, avant que le livre sorte, il est déjà recommandé. Au niveau des mentalités ça a beaucoup contribué à améliorer le regard de l’autre.

En rafale:

  • Vous lisez quoi en ce moment ? Les nuits de Sibérie de Joseph Kessel
  • Votre plus beau souvenir d’Algérie? Quand l’équipe nationale d’Algérie a battu l’équipe allemande à la Coupe du monde de football en Espagne en 1982. Tout le monde nous donnait perdant et on a battu la meilleure équipe du monde !

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