L’Europe aura bientôt de nouveaux leaders économiques
FRANCFORT — Plusieurs des principaux postes économiques européens passeront bientôt entre de nouvelles mains, notamment celui de patron de la Banque centrale européenne (BCE).
Les décisions de ceux qui en hériteront auront un impact sur les emplois, l’épargne et les salaires des quelque 340 millions de personnes qui habitent la zone euro.
Le coup de départ a été donné il y a quelques jours quand le Portugais Mario Centeno a pris la direction du groupe euro, qui rassemble les ministres des Finances de la zone euro.
La course pour pourvoir les autres postes, principalement au sein de la BCE, s’étirera sur près de deux ans, avant que tous les postes aient été attribués vers la fin de 2019 — y compris la présidence de la BCE.
Les luttes politiques que se livreront les pays en coulisses peuvent sembler ésotériques, mais leur issue influencera la vie quotidienne des Européens par le truchement des taux d’intérêt et des mesures de stimulation monétaire.
Le président actuel de la BCE, Mario Draghi, a par exemple instauré un programme d’obligations qui a désamorcé la crise budgétaire de 2012. Il a aussi mis en place un programme de relance qui a injecté de nouveaux fonds dans l’économie par le biais d’achat d’obligations — une mesure à laquelle s’est opposée la puissante Allemagne, mais qui selon M. Draghi a créé des millions d’emplois et abaissé le taux de chômage européen de 12%à 8,7%.
La première chaise qui se libérera sera celle du vice-président de la BCE, Vitor Constancio, dont le mandat se terminera à la fin du mois de mai. Les leaders européens devront ensuite remplacer en décembre Danièle Nouy, qui préside depuis plusieurs années le conseil de supervision de la BCE.
Le poste de l’économiste en chef de la BCE, Peter Praet, deviendra libre en mai 2019. Le mandat de M. Draghi viendra à échéance en octobre 2019.
Des bouleversements sont aussi attendus sur la scène nationale. En Allemagne, M. Austérité, le ministre des Finances Wolfgang Schaeuble, a été nommé président du Parlement; il est remplacé sur une base intérimaire par Peter Altmaier, un proche de la chancelière Angela Merkel. Si le poste est éventuellement confié à un social-démocrate, une formation de centre-gauche, l’emphase allemande sur l’austérité pourrait faiblir.
Cet éloignement face à l’austérité a d’ailleurs transparu, selon certains, quand M. Centeno, un socialiste, a été nommé à la tête de la zone euro. Il a remplacé le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem, qui avait exigé l’imposition à la Grèce de mesures d’austérité sévères en échange d’une bouée de sauvetage de la part des autres États membres et du Fonds monétaire international.
L’attribution de ces postes est fortement politique en Europe, où des pays ayant différentes perceptions du fonctionnement de la zone euro se disputent le pouvoir.
Le remplacement de M. Constancio à la vice-présidence de la BCE pourrait donc être lourd de conséquences.
La présidence et la vice-présidence de la BCE sont habituellement confiées à un gros pays et à un petit, jamais à deux gros pays ou à deux petits. Plusieurs souhaitent un équilibre similaire entre les partisans et les adversaires des mesures de relance, entre les pays du sud — qui favorisent et ont souvent besoin de ces mesures — et ceux du nord, où elles sont souvent vues comme des bouées de sauvetage lancées à des gouvernements irresponsables qui ont besoin d’être réformés.
L’Espagne réclame le poste de M. Constancio et pourrait l’obtenir. Si la vice-présidence est confiée à un pays du sud comme l’Espagne, cela pourrait mousser les chances du candidat d’un pays nordique comme l’Allemagne de remplacer M. Draghi à la présidence.
L’Allemagne pourrait proposer Jens Weidmann, le patron actuel de la banque nationale Bundesbank et un des principaux adversaires du programme de rachat d’obligations. Il était toutefois en position minoritaire parmi les 25 membres du conseil de tarification de la BCE.
M. Weidmann lui-même a dit qu’il est «trop tôt» pour discuter d’un éventuel successeur à M. Draghi.
«D’après nous le choix du vice-président aura des répercussions évidentes sur le choix du président de la BCE en 2019, a dit l’analyste Carsten Krzeski, de la firme ING. Avec un vice-président espagnol de la BCE, les chances de voir le président de la Bundesbank Jens Weidmann succéder à Mario Draghi à la fin de 2019 augmenteraient.»
Le Parlement européen s’est inquiété du faible nombre de femmes au sein de la direction de la BCE, ce qui pourrait ouvrir les portes du conseil d’administration à Sharon Donnery, la vice-présidente de la Banque d’Irlande. L’Irelande n’a jamais été représentée au sein de ce conseil.
L’inquiétude des pays du sud face à l’intransigeance de M. Weidmann pourrait inciter l’Allemagne à le larguer au profit de quelqu’un comme Klaas Knot, le patron de la banque centrale néerlandaise. Ce dernier a des opinions similaires à celles de M. Weidmann, «mais son approche est plus pragmatique et serait donc probablement plus acceptable pour les pays du sud», selon l’économiste Michael Schubert de la Commerzbank.
Un autre successeur potentiel à M. Draghi serait le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, même si la France a déjà occupé la présidence de la BCE avec Jean-Claude Trichet entre 2003 et 2011.
M. Schubert croit que le directeur de la Banque d’Irlande, Philip Lane, pourrait aussi être de la course. M. Lane a déclaré en juillet au quotidien Irish Times «que cette discussion ne sert à rien».
M. Schubert conclut «qu’en ce moment, nous estimons que la course à la succession de M. Draghi est ouverte à tous».