Monde
16:20 14 décembre 2019

Protection des données humanitaires: le combat de la Croix-Rouge

Protection des données humanitaires: le combat de la Croix-Rouge
Photo: Yuri CORTEZ / AFPUn membre de la Croix-Rouge lors d'une intervention humanitaire au Venezuela.

À l’heure du tout numérique, les humanitaires se sont trouvé un nouveau combat: la protection des données personnelles, une question de «vie ou de mort», affirme Massimo Marelli, spécialiste de la question au Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Dans leurs actions de terrain, le CICR comme d’autres recourent en effet à l’outil devenu essentiel des données personnelles pour mieux répondre aux besoins des populations en souffrance.

Mais l’utilisation à mauvais escient de cette mine d’or d’informations peut avoir des conséquences dramatiques, par exemple dans le cadre d’une situation de conflit, ont averti plusieurs experts lors d’une conférence internationale du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge cette semaine à Genève.

Tombés entre de mauvaises mains, des éléments comme l’état de santé ou les spécificités ethniques et religieuses de certains groupes, relevés par les humanitaires pour adapter leur aide, peuvent exposer ces populations à des attaques ciblées.

Des informations sur des personnes disparues peuvent au même titre être très recherchées par telle ou telle faction pour retrouver un ennemi…

«Le profilage et le suivi des personnes qui sont susceptibles d’intéresser les parties au conflit est hautement problématique», explique ainsi à l’AFP M. Marelli, responsable de la protection des données au Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Cela peut être une question «de vie ou de mort», résume-t-il.

Comme d’autres organisations humanitaires, le CICR plaide donc pour la création d’un «espace humanitaire numérique», où les données personnelles pourraient bénéficier du même niveau de protection internationale que les installations sanitaires ou les ambulances par exemple.

Négociations «très difficiles»

A Genève, les délégués de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et les responsables du monde entier ont fait un pas dans cette direction en acceptant de renforcer la protection des données recueillies dans le cadre des efforts visant à réunir les familles déchirées par les conflits et les catastrophes naturelles.

Mais le niveau de protection a fait l’objet de vifs débats.

Le projet de résolution prévoyait que les États parties aux Conventions de Genève s’engagent à ne pas exiger un accès à ces données, mais le texte approuvé ne fait qu’«exhorter» les États à s’abstenir de les demander. Un revers diplomatique lié aux réticences américaines, selon une source proche des discussions.

Cette résolution adoptée reste cependant une «avancée importante dans le débat sur la protection de l’espace humanitaire pour les données personnelles», estime le chargé de relations publiques du CICR, Ewan Watson.

Selon lui, «c’est un excellent point de départ pour des discussions futures».

Les approches en matière de protection des données varient considérablement d’un pays à l’autre, et certains États sont désireux d’exploiter les énormes quantités de données recueillies par les humanitaires, au nom de leur sécurité nationale ou de leur politique migratoire.

Catherine Andersen, conseillère au ministère norvégien des Affaires étrangères, qui a joué un rôle important dans la recherche d’un consensus à Genève, a affirmé à l’AFP que son pays était «satisfait» du résultat des débats, mais a reconnu que les négociations avaient été «très difficiles».

D’autres se montrent plus inquiets.

«Nous nous trouvons dans un moment de grand danger mais aussi d’immenses opportunités», a déclaré à l’AFP Nathaniel Raymond, du Yale Jackson Institute for Global Affairs.

«Champ de bataille»

Les capacités croissantes de collecte des données à travers les appareils mobiles connectés, ainsi que l’explosion de la puissance de calcul informatique, permettent aux ONG de travailler plus efficacement.

Les humanitaires, au lieu de distribuer directement des vivres aux déplacés ou survivants de catastrophes, recourent aussi davantage au transfert électronique d’argent, par le biais notamment des téléphones, pour aider les personnes dans le besoin et soutenir le commerce local.

Mais les données générées par ces transactions sont autant d’informations qui peuvent être analysées.

L’inquiétude est grande, d’autant que les humanitaires recourent également de plus en plus à la biométrie pour notamment réduire la fraude dans les processus de distribution alimentaire.

Les possibilités d’abus sont «infinies», souligne Nathaniel Raymond, citant par exemple le cas d’un militaire qui pourrait tenter de récupérer, en ayant accès à de telles données, des enfants soldats démobilisés.

«C’est un champ de bataille», a-t-il dit, appelant à protéger ce nouvel espace humanitaire. Mais une question se pose: si la Croix Rouge est devenue symbole de protection universelle dans tout conflit, «comment mettre une Croix-Rouge sur un serveur informatique?»