Soutenez

Theresa Williamson, la fervente des favelas de Rio

Photo: Andrè Vieira/Getty

Dans un an jour pour jour, le Brésil donnera le coup d’envoi de la Coupe du monde de soccer. Mais le cœur n’est pas à la fête pour tout le monde : la venue de la grand-messe internationale du soccer est en voie d’anéantir les fameuses favelas de Rio, où se côtoient pauvreté et dynamisme. Métro s’est entretenu Theresa Williamson, fondatrice de l’ONG Catalytic Communities.

Est-ce que Rio est prête à accueillir la Coupe du monde et les Olympiques?
Rio est habituée comme aucune ville au monde à recevoir un grand nombre de festivaliers et à tenir des évènements spectaculaires. En même temps, le seul fait de rassembler les matériaux nécessaires représente une grande part de la préparation de ces événements, et le Brésil compte un grand nombre de compagnies de bâtiments et une énorme industrie de la construction. Je ne crains pas que Rio n’ait pas le temps de préparer ces événements; je suis préoccupée par les dommages à long terme qu’impliquent des cérémonies de cette envergure sur la population locale, la qualité de vie, l’histoire et la culture de la ville.

Jusqu’à maintenant, les préparatifs aident ou nuisent aux résidants locaux?
Les investissements consentis au nom de la Coupe du monde et des Olympiques sont en grande partie dommageables aux résidants et à la culture vibrante et historique de la ville de Rio. Une minorité en bénéficie clairement – les propriétaires et les promoteurs immobiliers. Les signes sont clairs : les inégalités augmentent en conséquence de ces investissements, et les résidants à faible revenu sont repoussés jusqu’aux zones urbaines périphériques, véritables viviers pour le trafic de drogue. Bien que la sécurité ait augmenté dans les favelas situées près du centre, les crimes et le trafic de drogue augmentent partout ailleurs, tout comme la brutalité policière des Unités de police pacificatrice. Les habitants se demandent si la sécurité leur est destinée après tout, puisque l’augmentation des effectifs policiers a fait monter en flèche la valeur des propriétés. Le prix des services a grimpé, et le processus d’embourgeoisement est bien entamé dans certaines zones.

À quoi rassemble la situation dans les favelas?
Les favelas de Rio, qui sont parfois centenaires, sont rarement des «bidonvilles» ou des camps de fortune – la plupart ont compensé leur éternel manque de services par des environnements riches créés par la communauté, avec des maisons solides, des institutions stables et des traditions qui leur sont propres. Ce sont des incubateurs culturels inestimables. Dans certaines favelas, la moitié des maisons ont un ordinateur. Elles ont joué un rôle primordial dans la lutte contre la pauvreté extrême qui affligeait beaucoup de gens. Et maintenant, ces quartiers, entre autres à cause de la stigmatisation qu’ils continuent de subir, et parce que l’importance du rôle qu’ils ont joué – et qu’ils doivent continuer à jouer – comme endroits où se trouvent des logements abordables n’est pas reconnu par les autorités, ces quartiers donc, sont en voie d’être remplacés par des logements publics de mauvaise qualité situés dans la périphérie urbaine, à deux heures du centre-ville. Les expulsions forcées menées illégalement sont une autre conséquence de la «préparation» pour les événements gigantesques à venir, et qui toucheront des dizaines de milliers de familles.

Quel est le projet lié à la Coupe du monde ou aux Olympiques qui réussit le mieux?
Malheureusement, je serais bien embêtée de parler de projets véritablement stimulants associés aux grands événements qui se tiendront à Rio. Le PAC (le programme fédéral d’accélération de la croissance) a fourni des infrastructures nécessaires dans les favelas de Rio, mais au bout du compte, le programme ne s’occupe pas des besoins réels comme de l’hygiène publique, de l’éducation ou de la santé. Récemment, il a même été lié à des expulsions forcées. Le projet initial de Morar Carioca (un projet d’urbanisation des favelas qui comble le manque de services) était incroyablement prometteur, mais son «étiquette» a été mal utilisée et elle est maintenant largement employée pour des expulsions. Même le BRT (Transit rapide d’autobus) pouvait sembler être un bon investissement dans le transport public. Mais ce service nous apparaît maintenant comme un simple projet pour faciliter le transport des travailleurs à faible revenu qui vivaient avant dans les quartiers centraux et qui ont été déménagés en bordure de la ville, pour qu’ils puissent servir les parties riches de Rio sans avoir à y vivre.

Donc, rien de vraiment positif?
Selon moi, ce qui est le plus positif à propos des grands événements qui s’en viennent, ce ne sont pas les projets eux-mêmes, mais bien l’attention qu’on reçoit du reste du monde. La présence des médias internationaux augmente à Rio, exposant au grand jour les plaies de notre société. Des plaies qui ont été banalisées ici, et qui ont besoin d’une perspective extérieure pour forcer une évaluation scrupuleuse. Ces blessures sont principalement dues aux forts préjugés raciaux et de classes qui ont imprégné la culture. L’arrivée de nouvelles idées, de nouvelles façons de faire les choses pourra permettre d’être attentif à la culture. Sans que cela soit nécessairement dû à la tenue de ces grands événements, mais plutôt au développement économique des dernières années.

***
La Coupe du monde de Rio

Le Brésil a entamé un chantier à son image, c’est-à-dire démesuré, pour accueillir la Coupe du monde de soccer, le 12 juin 2014.

  • 15 G$. Somme investie par le gouvernement dans les préparatifs de la Coupe du monde.
  • 70 G$. Retombées prévues du Mondial pour l’économie brésilienne.
  • 12. Nombre de villes qui accueilleront la compétition.
  • 3,5 millions. Estimation de l’afflux touristique à l’occasion du Mondial.
  • 8,5 millions. C’est la surface, en km2, du pays. En comparaison, le Québec couvre 1,5 million de km2.
  • 40 000. Dans l’ensemble du Brésil, 40 000 homicides sont rapportés chaque année. Le Canada, pour la même période, enregistre quelque 600 meurtres.

Articles récents du même sujet

Mon
Métro

Découvrez nos infolettres !

Le meilleur moyen de rester brancher sur les nouvelles de Montréal et votre quartier.