Leymah Gbowee: pas de sexe avant la paix
Qui a dit que sexe et politique ne font pas bon ménage? La Libérienne Leymah Gbowee, prix Nobel de la paix 2003 et initiatrice de la grève du sexe qui a contribué à mettre fin à la guerre civile dans son pays, s’est entretenue avec Métro quelques jours avant la condamnation à 50 ans de prison de l’ancien président libérien Charles Taylor, mercredi.
Leyma Gbowee se décrit comme une Libérienne ordinaire. Mais sans le mouvement féminin de masse qu’elle a enclenché, le Liberia serait peut-être encore ravagé par la guerre. Le mouvement des «guerrières de la paix» de Mme Gbowee a donné une voix aux femmes. La présidence du pays est maintenant occupée par une femme. Mais si l’ancien président Taylor est derrière les barreaux, les seigneurs de la guerre du Liberia, au cours de laquelle les meurtres et les viols étaient légion, demeurent libres.
Charles Taylor est le premier chef d’État à être condamné par un tribunal international depuis le procès de Nuremberg, consacré aux dirigeants nazis, en 1945. Pouvez-vous dire mission accomplie?
Il est certain que nous sommes soulagés. Que Charles Taylor ait été condamné pour des crimes de guerre qu’il a commis en Sierra Leone, et non au Liberia, n’a pas d’importance. Nous avons attendu longtemps, alors nous sommes contents. Nous avons l’impression que justice est enfin faite, que Taylor va payer pour ses crimes et qu’il ne reviendra pas dans notre communauté!
Est-ce qu’une grève du sexe est une stratégie efficace pour mettre fin aux guerres?
C’est une stratégie efficace dans la mesure où ça capte l’attention des gens. C’est perçu comme une stratégie exotique, en fait. Beaucoup de gens diraient que le sexe reste un sujet tabou; par conséquent, quand quelqu’un ose le transporter dans la sphère publique, les gens se demandent qui est derrière cette initiative et pourquoi cette personne utilise le sexe pour attirer l’attention sur un enjeu. Ça provoque une réflexion chez les hommes. Ceux qui font la guerre ne sont qu’une minorité. Il y a beaucoup d’hommes bons! Mais pourquoi restent-ils silencieux? Notre stratégie aide les hommes bons, parce qu’elle leur donne une raison d’agir.
Donc, ce n’est pas la grève du sexe en soi, mais l’impulsion qu’elle donne aux hommes, qui fait la différence…
Oui. Chaque homme s’intéresse au sexe. Les épouses ont refusé d’avoir des relations sexuelles avec leur mari pour attirer l’attention de ceux-ci. C’était une manière de leur dire : «Nous avons besoin que vous preniez position». Et ça a fonctionné.
Est-ce que les femmes d’autres pays ravagés par la guerre devraient faire la grève du sexe?
Beaucoup de gens m’ont suggéré d’exporter cette stratégie. Mais ce n’est pas si facile. Je peux aller dans un autre pays et dire aux femmes comment faire la paix. Je peux les encourager, mais elles doivent s’engager pour la paix et le faire au-delà de leurs allégeances politiques et de leurs origines ethniques. Mulsulmanes ou chrétiennes de toute origine, il leur faut s’élever au-dessus de ces appartenances pour résoudre une crise.
Combien d’autres criminels de guerre libériens devraient faire face à la justice?
C’est le plus gros débat au Liberia en ce moment. Depuis la condamnation de Charles Taylor, le rôle que jouent encore d’anciens seigneurs de la guerre au pays a été l’objet de plusieurs discussions. Dans le cas de Prince Johnson, le chef de guerre qui a assassiné Samuel Doe, les gens sont d’avis qu’il devrait faire face à la justice. Nous devons nous interroger sur le rôle de certaines personnes pendant la guerre civile et sur ce que nous voulons faire. Le Liberia ne pourra se remettre de cette guerre et devenir une société saine que si nous osons aborder cette question.
Quelle est la suite des choses pour les Libériens?
Nous sommes dans un état de déni. Nous avons un passé sombre et nous avons tendance à croire que par magie, la vie pourra reprendre son cours normalement. Mais ce n’est pas possible. Tant que nous ne regarderons pas le diable en face, nous serons inquiets pour la destinée de notre pays.
Leymah Gbowee
- Âge. 40 ans
- Famille. Six enfants
- Parcours. Conseillère en psychologie des traumatismes. Est intervenue auprès d’anciens enfants soldats recrutés par Charles Taylor.
- Dans les médias. Fondatrice et directrice du Réseau des femmes pour la paix et la sécurité en Afrique. A remporté le prix Nobel de la paix l’an dernier.