«Rien n’a vraiment changé; en Tunisie», affirme une cybermilitante tunisienne
La cybermilitante tunisienne Lina Ben Mhenni constate que son pays est toujours aux prises avec les problèmes qui y régnaient sous l’ancien régime. La seule évolution depuis le Printemps arabe, c’est le fait que les Tunisiens ont «brisé les chaînes de la peur». Mme Mhenni s’est entretenue avec Métro lors de sa récente visite en Hongrie.
Oppression, violence, débats factices au Parlement… Lina Ben Mhenni, une blogueuse tunisienne de 28 ans qui est aussi professeure d’université, a l’impression que rien n’a changé en Tunisie. Les aspirations étaient grandes quand le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali a été poussé vers la sortie à la fin de janvier 2011. Mais, même après le premier vote démocratique – réussi − du Printemps arabe en octobre, Mme Mhenni affirme que les problèmes persistent.
Elle est devenue célèbre pour avoir été une des premières à couvrir de l’intérieur la révolte de la jeunesse tunisienne. Son blogue «A Tunisian Girl», débordant de photos et de commentaires, a raconté au monde ce qui se passait durant la révolution du jasmin. Elle a accepté de parler à Métro de la situation actuelle, notamment de la montée de la censure.
Après le soulèvement en janvier et les élections en octobre, croyez-vous réellement que les choses ont changé en Tunisie?
Je n’ai pas voté en octobre, car j’avais le sentiment que les bulletins de vote ne présentaient que des partis politiques, pas vraiment des gens qui ont la capacité de changer le pays. Il y avait beaucoup de jeunes hommes et femmes qui ont pris part à la révolution, mais je ne les voyais figurer qu’en fin de liste sur les bulletins de vote; ils n’avaient aucune chance. Au moins 50 partis se sont créés à la dissolution du parti unique de Ben Ali, et, malgré un grand enthousiasme révolutionnaire en faveur de changements profonds, la seule chose qui ait réellement changé, c’est que nous n’avons plus peur. Tout le reste est encore figé : les problèmes socioéconomiques, le manque d’indépendance du système judiciaire, la corruption et le népotisme… Et les débats au Parlement sont une véritable comédie, sans rapport avec les problèmes réels.
On pourrait vous dire : «Bienvenue en démocratie». En Europe, toutefois, les structures démocratiques aident à résoudre certains de ces problèmes…
Quand on est descendus dans la rue, on l’a fait pour mettre fin à tout ça. Il y a deux jours, la police a été brutale face à des manifestants pacifiques. Ce n’est pas acceptable, et nous ne l’accepterons pas.
Vous avez couvert la révolution sur votre blogue en trois langues et à visage découvert. Aviez-vous peur?
Je crois que les gens vous font confiance s’ils voient votre visage et si vous êtes assez brave pour utiliser votre nom. Bien sûr, j’avais peur : j’étais suivie par des policiers, ils m’ont tabassée et, à un certain moment, ils se sont introduits par effraction chez mes parents pour voler mon ordinateur portable.
Les militants en Égypte se plaignent que leurs médias n’ont pas changé, car ce sont les mêmes journalistes, habitués à la censure, qui écrivent les articles. Faites-vous face au même problème chez vous?
La situation est même pire en Tunisie. La censure est toujours présente. Le mois dernier, l’éditeur du Attounissia, un quotidien tunisien en arabe, a été arrêté pour avoir publié une photo d’une femme dénudée en couverture. [Il a été condamné jeudi dernier à une amende de 655 $.] Les grands médias sont contrôlés par le gouvernement, et le public est manipulé. Nous pouvons combattre cela par l’internet, comme nous l’avons fait par le passé, mais les gens qui sont au pouvoir maintenant ont compris comment fonctionne le Web et s’en servent pour diffuser leur propagande. Et ils sont puissants – ils sont payés pour le faire –, alors que nous ne sommes que des bénévoles qui se battent pour la liberté de la Tunisie.
Qui est Lina Ben Mhenni?
Lina Ben Mhenni est née en 1983 dans une famille aisée de militants politiques. Son père, un farouche opposant au régime de l’ancien président Bourguiba, a été détenu et torturé en prison. Son frère a participé à la mise en place du bureau tunisien d’Amnistie internationale.
De 2008 à 2009, elle a étudié aux États-Unis, puis a enseigné l’arabe à l’Université Tufts, au Massachusetts. Depuis son retour en Tunisie, elle est chargée de cours en linguistique à l’Université de Tunis. Quand le soulèvement a commencé en décembre 2010, son blogue est devenu une des principales sources d’information pour les médias tunisiens et internationaux. Elle y a publié des photos et des vidéos pour dénoncer la brutalité des policiers, qui blessaient et tuaient des manifestants. Elle s’est rendue dans les hôpitaux, a réalisé des entrevues avec les familles des victimes et a rendu publiques toutes ces informations grâce à son blogue.
Elle n’est membre d’aucun parti politique. Elle a participé au groupe de réflexion sur la réforme de l’information et des médias mis en place par le gouvernement intérimaire. Mais elle a quitté ce groupe en claquant la porte, disant que personne ne l’écoutait. Elle aurait été en nomination pour le prix Nobel de la paix en 2011. Cependant, le comité Nobel garde secrets les noms des candidats en lice pendant 50 ans après l’attribution d’un prix.
Vous pouvez lire le blogue de Lina en arabe, en français et en anglais sur A Tunisian Girl.
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