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De Tunis au Caire, la «rue arabe»

La «rue arabe» a changé. Il n’y a pas si longtemps encore, elle tonnait contre des caricatures peu flatteuses de Mahomet, rugissait contre l’«impérialisme américain» et le «sionisme israélien». Elle s’en prend aujourd’hui à ses propres tyranneaux et finit, comme en Tunisie et en Égypte, par avoir leur tête. D’autres tomberont peut-être en Algérie, au Yémen ou ailleurs. La rue ne décolérera pas pour au­tant. Tout ne fait que commencer.

Les élections «remportées» à 99,99 % sont peut-être choses du passé, mais rien n’est vraiment joué. La démocratie est loin d’être au coin de la rue. Si, à 28 jours d’intervalle, la colère populaire a fait tomber Zine el-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, sans l’aide des militaires il n’y aurait pas eu de printemps. Les galonnés ont fini par sacrifier leur chef pour mieux préserver leurs pouvoirs.

Bafouée, humiliée, cons­tamment manipulée, la «rue arabe», métaphore passe-partout pour parler de l’opinion publique, le sait bien : elle devra composer avec l’armée – et, un jour, peut-être avec les islamistes – pour éviter que sa «révolution» lui soit confisquée. Aura-t-elle alors les moyens de résister? Les réseaux sociaux ne suffiront pas. Qui l’aidera? Les États-Unis? Ils ont formé tous les hauts gradés égyptiens et même tunisiens. Entre le statu quo dictatorial assurant leurs intérêts stratégiques et les inévitables turbulences démocratiques, leur choix sera sans équivoque.

Mais Washington a noté ceci : pour une rare fois, les causes des malheurs de la «rue arabe» n’ont pas été le «grand Satan américain». Ce sont les portraits de Ben Ali et de Moubarak qui ont été brûlés, pas des bannières étoilées.

En Tunisie comme en Égypte, les jeunes sont descendus dans la rue sans idéologie claire, sans véritable leader, mais avec une solide détermination politique. Ils ont réclamé la tête de leur président et des élections libres. Leurs demandes de liberté sont multiples. Elles ne s’arrêtent pas à un Parlement démocratique. Il faudra y répondre. Les incertitudes liées à la transition politique en cours sont nombreuses.

Pour l’heure, c’est la jubilation et c’est tant mieux. Le réveil est toujours dur les lendemains du «grand soir». Il l’a été après la chute du mur de Berlin. Il le sera à Tunis comme au Caire. Mais, dans ces deux capitales comme dans celles des autres pays arabes (à l’exception peut-être du Liban, avec sa démocratie particulière), le message est désormais clair. C’est celui du poète français Étienne de La Boétie (1530-1563) : «Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.»

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