Boutros Boutros-Ghali: «Attention à l'exode égyptien»
Boutros Boutros-Ghali a été le secrétaire général des Nations unies au moment où un terrible conflit a mis le feu aux Balkans et où un atroce génocide a entraîné la mort de près d’un million de personnes au Rwanda. Il est aujourd’hui l’un des politiciens les plus influents en Égypte. Il s’est élevé à ce statut au cours de la présidence du légendaire Anouar el-Sadate et a été mêlé de près au processus de paix au Proche-Orient.
Métro s’est entretenu avec lui à Paris, alors qu’il rentrait tout juste du Caire. Bien qu’âgé de 88 ans, Boutros-Ghali conserve une grande capacité d’analyse.
Aviez-vous prévu les récents soulèvements?
Ils étaient impossibles à prévoir. Certains suggèrent que des pays étrangers ou des groupes sont derrière ces mouvements, mais je ne pense pas que ce soit le cas.
Pourquoi les spécialistes ont-ils été incapables de les prévoir?
Personne n’a rien vu venir. Les principales causes des soulèvements sont la pauvreté et le chômage parmi les jeunes univerÂsitaires diplômés. Nos universités fonctionnent à l’ancienne et accordent davantage d’attention à l’histoire et à la géographie euroÂpéennes qu’à des sujets plus pertinents.
Les réseaux islamistes internationaux n’ont donc aucune part dans ces révoltes?
Vous verrez très peu de slogans anti-occidentaux et anti-israéliens au Caire. Selon les théories du complot, les pays pauvres ne peuvent trouver seuls des solutions à leurs problèmes.
Que va-t-il maintenant se passer en Égypte?
J’espère que les annonces faites par l’armée seront mises en application et que nous aurons trois élections : une pour le parlement, une pour la Chambre haute et une pour la présidence.
Qu’adviendra-t-il si elle ne tient pas ses promesses?
Elle tiendra parole. Je peux l’affirmer avec assurance, parce que je suis mêlé à la vie politique égyptienne depuis 50 ans.
À quels problèmes le successeur de Moubarak devra-t-il faire face?
L’Égypte a accordé trop d’attention à l’Iran, à la Syrie et aux Palestiniens, au détriment de l’Afrique. À long terme, l’Afrique est plus importante pour l’Égypte en raison de l’eau. Près de 85 % de l’eau du Nil vient d’Éthiopie, et 15 % du lac Victoria. Les pays africains miseront sur une agriculÂture fondée sur l’irrigation, et non plus sur une agriculture dépendant de la pluie, pour nourrir leurs populations grandisÂsantes. Et pour ce faire, ils vont utiliser l’eau du Nil. L’Égypte n’a pas assez prêté attention à ce fait.
La démocratie va-t-elle s’épanouir au Proche-Orient?
Qu’est-ce que la démoÂcratie? Les Africains ont davantage confiance en leurs tribus qu’en leurs gouvernements. Et le même phénomène peut être observé dans les pays arabes et asiatiques. Dans ces pays, la démocratie ne fonctionne pas simplement parce qu’on y tient des élections. Une meilleure façon d’y implanter la démocratie est d’inclure dans un gouvernement des représentants de chaque tribu.
Les élections ne sont pas essentielles à la démocratie dans ces régions du monde?
Certainement pas! Et c’est là l’erreur que fait l’Occident. Des élections ne signifient rien; voyez ce qui se passait au Rwanda tout juste avant le génocide. Ces pays ont besoin d’institutions qui voient aux besoins de la population.
Les Frères musulmans forment-ils une organisation dangereuse ou représentent-ils les aspirations populaires?
Essayer de leur donner une certaine légitimité revient à tenter de fonder un nouveau parti fasciste en Italie ou un nouveau parti nazi en Allemagne. Si quelqu’un essayait de créer un parti nazi en Allemagne, la loi le lui interdirait, et cela serait tout à fait approprié. Je dois cependant ajouter ici que la puissance des Frères musulmans a été exagérée. C’est une obsession européenne plus qu’une réalité arabe. Ce qui s’est passé en Égypte n’a pas été planifié ou réalisé par les Frères musulmans.
Quand les Gazaouis ont porté le Hamas au pouvoir, l’Occident a répondu par des sanctions. Cela ne revenait-il pas à nier la volonté populaire?
Le Hamas, comme les Frères musulmans, est un parti fascisant. Il est fondé sur une religion, ce qui implique que les fidèles des autres religions ne sont pour lui que des citoyens de deuxième ordre. Dans ce cas, l’erreur a été de tenir des élections sur le mode occidental.
Pour que la démocratie soit viable au Proche-Orient, les partis religieux devraient donc être bannis?
Voyez l’Iran. Si des dirigeants religieux prennent des décisions pour tout le monde, on ne peut pas parler de démocratie. La même chose vaut pour l’Islam, mais aussi pour d’autres groupes ethniques.
Vous dites donc que des élections devraient être organisées, mais sans les Frères musulmans?
Oui. À moins que, parmi eux, il existe un groupe de modérés qui acceptent la coexistence avec d’autres religions. Mais, vous savez, ces organiÂsations font beaucoup de promesses, puis une fois au pouvoir, elles changent pour ainsi dire leur fusil d’épaule.
Faut-il inciter les Égyptiens à émigrer?
La population européenne est vieillissante, et l’Europe aura besoin de travailleurs étrangers. L’islam n’est pas la deuxième religion de France pour rien. Ce phénomène est le résultat de l’explosion démographique dans des pays comme l’Égypte. Personne ne parle de ce problème. Tout le monde ne semble se préoccuper que de ce qui va se passer demain au Caire.
Un exode massif de travailleurs serait-il une bonne ou une mauvaise chose pour l’Égypte et les pays hôtes?
Si le gouvernement fait preuve d’assez d’imagiÂnation pour conserver des liens avec les Égyptiens travaillant à l’étranger, ce sera une bonne chose. Mais les Égyptiens qui partent travailler à l’étranger deviennent des Brésiliens, des Canadiens, etc. Et leurs enfants finissent par ne plus même savoir où se trouve l’Égypte. Dans ce cas, il s’agit d’une perte pour notre pays.
L’ONU est obsolète
Boutros Boutros-Ghali, qui a dirigé les Nations unies au cours d’une période turbulente juge que l’ONU est aujourd’hui dépassée. Boutros-Ghali a été le premier Arabe, et le premier Africain, à être nommé secrétaire général de l’ONU. Selon lui, l’ONU est aujourd’hui une organisation sans avenir. «L’ONU, comme certaines autres organisations, est obsolète. Quand l’ONU a été fondée, en 1945, tout reposait sur les États-nations et leur souveraineté. Aujourd’hui, il existe des acteurs non étatiques qui sont plus puissants que bien des membres de l’ONU. C’est là sa grande faiblesse.»
Après son départ de l’ONU, Boutros-Ghali s’est retrouvé à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il déclare aujourd’hui que toutes les organisations de ce type doivent changer. «Elles ont besoin de subir des réformes qui prennent en compte la révolution technologique. Nous parlons de démocratie alors que l’État-nation est en pleine perte de vitesse. Pourquoi ne parlons-nous pas de la démocratisation du système international? Si nous ne faisons rien à cet égard, notre monde peut tout aussi bien être gouverné par un ou deux super-dictateurs.»