Mon père que j'aime est un ex-dictateur
Mouammar Kadhafi fera peut-être bientôt face à l’exil. Pour les ex-dictateurs, la vie en exil est un étrange mélange de notoriété et d’anonymat. Et, bien sûr, leur famille ne les considère pas toujours comme des dictateurs sanguinaires. Kadhafi, pour sa part, est si controversé qu’il aurait du mal à se trouver une destination refuge.
L’ex-dictateur Zine el-Abidine Ben Ali est tombé dans le coma durant son exil en Arabie saoudite; les autres membres de sa famille ont fui au Canada. La famille de Hosni Moubarak planifierait elle aussi un départ à l’étranger.
«La plupart des familles d’ex-dictateurs font profil bas, explique Christopher Davidson, un professeur de politique à l’Université Durham, spécialiste du Moyen-Orient. Leur priorité est de protéger autant que possible leurs avoirs à l’étranger, d’éviter à leurs membres d’être assassinés et de trouver un pays d’accueil suffisamment amical. Mais la personnalité de Kadhafi ne lui permettra pas de mener une existence si discrète.»
Jaffar Amin sait de quoi il en retourne : il est le fils d’Idi Amin Dada, un des plus célèbres dictateurs d’Afrique. «L’exil est une expérience qui rend extrêmement humble, dit-il. Mais je suis très à l’aise avec qui je suis. Tout le monde laisse un héritage en partie positif, y compris mon père. Il nous a rendus, nous les Africains, fiers d’être Noirs.» Aujourd’hui, Jaffar vit à Dubaï, où il travaille dans une entreprise de transport.
«Les personnes qui ont un caractère fort sont très passionnées et font des erreurs, dit Jaffar. Mais la raison principale pour laquelle mon père a été mal compris, c’ est le fait qu’il était musulman. À l’époÂque où il est arrivé au pouvoir, les musulmans étaient considérés comme inférieurs.» Alors qu’il était président à vie autoproclamé de l’Ouganda, on estime qu’Amin a tué un demi-million de personnes. Renversé par un coup d’État, il a fui en Libye et s’est finalement installé en Arabie saoudite, avec beaucoup de membres de sa grande famille.
Pour beaucoup de ses camaÂrades étudiants du Collège McKenna de Claremont, en Californie, Matthew Marcos Manotoc est juste «un garçon brun». Pourtant, Manotoc vit à l’étranger pour la même raison que Jaffar Amin. Il est le petit-fils de l’ex-dictateur des Philippines Ferdinand Marcos. «Nous sommes une famille tout ce qu’il y a de plus normale, dit Manotoc, âgé de 22 ans. Quand on est ensemble, on ne parle pas de politique.»
Manotoc est né au Portugal après qu’un soulèvement eut forcé son grand-père à quitter le pouvoir. «Il a modelé l’ensemble de ma vie, dit Manotoc. J’admets volontiers qu’il a fait de grosses erreurs, mais il est intéressant de constater que le peuple philipÂpin commence à apprécier davantage l’ère Marcos. PresÂque rien n’a changé depuis.»
Alors que bien des proches d’ex-dictateurs préfèrent l’anonymat, Jaffar s’est donné pour mission d’améÂliorer l’image de son père. La sortie du film The Last King of Scotland l’a poussé à agir: «J’aurais pu me tourner les pouÂces, dit-il. Pourtant, j’ai trouÂvé ma place dans la société.»
Idi Amin, client d’épicerie
Jaffar, un des fils d’Idi Amin, parle de la vie de son père en Arabie saoudite:
«On faisait les prières du matin à 5h30. À 7h, Papa conduisait mes petits frères à l’école pour expatriés. Ensuite, on prenait la direction du supermarÂché Safeway pour faire l’épicerie… Il aimait nous emmener souper à l’extérieur, dans une pizzéria ou chez PFK. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était faire l’épicerie. On allait souvent au centre commercial, surtout au Safeway, son favori. On prenait chacun un chariot et on les remplissait à ras bord. Les surveillants libanais nous entouraient, incrédules.»
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Analyse: Famille Impériale africaine
Par le prince Asfa-Wossen Asserate, petit-neveu de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié
Mon père était le deuxièÂme personnage en importance en Éthiopie, après l’empereur Hailé Sélassié: il présidait le Conseil de la couronne impériale. Quand l’empereur a été renversé en 1974, mon père a été assassiné, et ma vie a changé radicalement.
Les gens croyaient que nous avions des millions cachés à l’étranger, mais je suis fier de dire que ce n’était pas le cas. Et cela vient du fait que la richesÂse de la famille impériale éthiopienne était la terre, ce qui est plutôt difficile à placer en Suisse.
Bien sûr, ma famille regrette notre sort. Pourtant, nous avons accepté la réalité et refait nos vies dans la classe moyenne. J’ai écrit des livres et je travaille dans le domaine des relations publiques. Je ne crois pas que tout ce qu’Hailé Sélassié a fait soit correct. Une réforme foncière aurait pu prévenir le coup d’État.