Le parti clandestin

Je me rappelle le matin du 16 novembre 1993 comme si c’était hier. Je m’étais attablé au café en bas de ma résidence universitaire. Lève-tôt, j’étais le premier à lire les journaux disposés gratuitement sur le comptoir.

Avant de m’attaquer aux mots fléchés et croisés, j’ai lu mes éditorialistes préférés. D’abord, feu Nadir Yata, rédacteur en chef d’Al Bayane, le quotidien du Parti du progrès et du socialisme, l’ancien parti communiste marocain. Ensuite, Khalid Jamaï, rédacteur en chef de L’opinion, le journal de l’Istiqlal, parti nationaliste conservateur. Leurs écrits me fascinaient, car ils s’opposaient à ceux de la majorité des béni-oui-oui. C’étaient de rares voix qui appelaient un chat un chat!

À l’époque, ma planète d’origine venait de traverser une période politique agitée. Après la chute du mur de Berlin, le régime ne pouvait plus justifier sa brutalité et ses dictats. Une ère d’ouverture et d’engagement dans la voie de la démocratisation institutionnelle s’est offerte au pays pour effacer les tristement longues années de plomb.

Honnêtement, ce jour-là, je ne m’attendais pas à lire un papier aussi cru, qui démasquait la démocratie de façade du royaume. Khalid Jamaï a pondu un bijou sur les véritables enjeux du champ politique marocain. Cet article m’a marqué à vie.

Comme un chirurgien maniant son scalpel avec précision, l’auteur a disséqué l’envers politique du Maroc. Pour la première fois de ma vie, j’ai ouvert les yeux sur le concept d’élection clés en main.

Certes, après l’indépendance, le pays avait fait le choix d’une démocratie constitutionnelle, du multipartisme et d’élections «libres», mais c’était un leurre. Un parti unique aux pouvoirs occultes dirigeait le pays à sa guise. Ce parti de l’administration donnait l’illusion que le pouvoir était au peuple, par le peuple, pour le peuple.

Dans la réalité, pour être élu, il fallait démontrer son allégeance au chef de ce parti clandestin, celui des courtisans. Le régime avait mis en place une machine électorale bien rodée pour gagner toutes les élections. Le peuple contait une blague en catimini sur cette excellence de «notre» administration territoriale. Elle était tellement bien huilée, au point d’imprimer les résultats d’un scrutin la veille de l’élection!

Pour monnayer leur investiture et gagner un vote, qu’il soit municipal, régional ou national, des notables avides adressaient leur généreuse «cotisation» à l’inamovible et omnipotent ministre d’État à l’Intérieur et à l’Information. C’était un jeu d’enfant. Ces richards «bénis» devenaient membres en règle de partis cocotte- minute taillés sur mesure pour fausser les majorités. Puis, ils se faisaient parachuter dans des circonscriptions clés en main. C’était il y a 20 ans, sur une autre planète!

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.

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