«Démocratie corinthiane»
Toutes proportions gardées, le mouvement des casseroles, qui anime les soirées du Québec en ce moment, m’a rappelé un autre mouvement: celui de la « démocratie corinthiane » qui a mené à la disparition de la dictature du Brésil dans les années 1980. Les icônes de ce mouvement ont été Socrates, un joueur de soccer, et son équipe, Corinthians, qui ont été capables de faire trembler la dictature au pouvoir au pays de la samba.
Rappelons que Socrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira est un meneur de jeu de génie, capitaine d’une des plus belles équipes du Brésil de tous les temps, celle qui a ébloui la planète soccer au championnat mondial de 1982. Il a aussi frôlé avec la poésie, la musique, le roman et la politique.
À l’origine, Socrates doit son nom à son père, un modeste employé qui est parvenu à devenir un haut fonctionnaire à force de cours de soir. Il croyait tellement à la force du savoir qu’il a baptisé ses trois enfants de noms de philosophes de l’Antiquité : Socrates, Sofocles, Sostenes.
C’est aussi grâce à son père que Socrates connait sa première prise de conscience politique. En 1964, année du coup d’État militaire au Brésil, Socrates a vu son père bruler un livre sur les bolcheviks. L’acte a marqué l’enfant de 10 ans. Il a confié aussi être l’enfant d’un système dictatorial. À 16 ans, au lycée, il a ressenti la pression. Il avait des camarades de classe qu’il fallait cacher, d’autres qui s’enfuyaient.
L’instruction et la conscience politique le mènent naturellement à entamer des études de médecine comme son idole Che Guevara avant de signer, en 1978, avec les Corinthians de São Paulo. C’est le début de la « démocratie corinthiane ». L’idée de cette révolution des mœurs sportives germe à la fin de l’année 1981, lors d’une tournée de l’équipe en Europe et en Amérique centrale. La situation des Corinthians est désastreuse : le club vient d’être relégué à la deuxième division du championnat. Ce voyage à l’étranger, qui a duré plus d’un mois, a soudé les rangs de l’équipe.
Par la suite, en avril 1982, un nouveau directeur sportif est nommé : Adilson Monteiro Alves, un jeune sociologue de 35 ans, ancien leader étudiant. Sa première décision: demander à ses joueurs s’ils ont des idées pour relancer l’équipe. Socrates et ses coéquipiers y ont vu une occasion pour s’exprimer. La marche de la démocratisation des structures archaïques du soccer brésilien a commencé.
On a mis en place des assemblées qui réunissent les joueurs, les dirigeants et tous les autres membres du staff. On a commencé à y discuter de tout ce qui concerne la vie du club : horaires d’entrainement, transferts des joueurs, etc. Il a été décidé, entre autres, que tout le monde toucherait sa part des recettes.
Grâce aux résultats de l’équipe, qui a remporté deux championnats paulistes de suite, en 1982 et 1983, la « démocratie corinthiane » a fait tache d’huile. Palmeiras et le FC São Paulo, les deux autres grands clubs de la ville ont été tentés par la méthode. Puis la vague a gagné Rio et le plus grand club du pays, Flamengo.
Le phénomène a vite dépassé le cadre du foot. Socrates a tout essayé pour faire la promotion du modèle « corinthians » pour que le peuple comprenne qu’il est possible d’avoir une vision collective et démocratique par opposition à la dictature du chacun-pour-soi. Par étape, Socrates et les Corinthians ont changé les conditions de travail du club; puis la politique sportive du pays; et enfin la politique tout court. Pour y arriver, le publicitaire Washington Olivetto, vice-président responsable du marketing du club, l’homme à qui on doit le slogan « démocratie corinthiane », a utilisé la personnalité de Socrates pour donner un nouveau visage au club.
En 1982, lorsque la pub a fait son entrée dans le foot brésilien, le club a flanqué son maillot du mot « démocratie » (democracia). Puis, lors de la première élection au suffrage universel du gouverneur de São Paulo, ils inscrivent « le 15 – jour de l’élection – votez! » (« Dia 15, vote »). En 1983, à l’occasion de la finale du championnat pauliste opposant les Corinthians à São Paulo, l’équipe se présente sur le terrain avec une banderole sur laquelle est écrit « gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».
Dans la foulée des succès de la «démocratie corinthiane», Socrates s’est engagé dans le militantisme politique en prenant part au mouvement d’«élections directes maintenant» (« Diretas Ja ») qui a permis en 1985, l’élection du premier président de la République élu au suffrage universel.
SOURCE D’INFORMATIONS
Pour rédiger ce billet, je me suis basé sur mes connaissances personnelles. J’ai, par ailleurs, utilisé deux articles récents pour me rafraichir la mémoire :
1. Socrates : l’arme à gauche
Couverture du magazine So Foot, numéro 93, février 2012
N.B. Ce reportage n’est pas disponible sur internet.
2. L’adieu à Socrates, l’insurgé-footballeur
de Nicolas Bourcier, le Monde du jeudi 8 décembre 2011, p. 37