Salam Fayyad: «On ne peut plus écarter la Palestine comme étant sans valeur»
Au cours des deux dernières années, l’Autorité palestinienne, sous la gouverne du président Mahmoud Abbas et du premier ministre Salam Fayyad, a bâti des institutions gouvernementales en Cisjordanie pour montrer au monde que les Palestiniens sont en mesure d’avoir un État viable et pacifique.
Vendredi, elle demandera à l’Assemblée générale de l’ONU de reconnaître l’État de Palestine. Métro s’est rendu à Ramallah, la bourdonnante capitale de facto de la Cisjordanie, pour mener une entrevue exclusive avec le sympathique Salam Fayyad, un ancien économiste de la Banque mondiale.
C’est en plein ramadan, par une journée torride, que la journaliste de Métro a rencontré l’homme politique. M. Fayyad lui a offert de l’eau, mais – en musulman observant – s’est abstenu de boire.
La dernière fois que Métro s’est entretenu avec lui, en janvier dernier, il s’affairait à préparer la Cisjordanie aux réalités étatiques. AuÂjourd’hui, tandis que son rêve est sur le point de se réaliser, Métro lui a demandé une seconde entrevue pour savoir où en étaient les choses.
Verra-t-on l’avènement d’un État palestinien?
Plusieurs pays ont déjà reconnu la Palestine, et au cours des derniers temps, leur nombre a continué à croître. D’autres nations, dont les États-Unis et les pays d’Europe, ont augmenté la délégation palestinienne dans leur capitale. Toutefois, un État de Palestine réellement souverain suppose la fin de l’occupation israélienne. C’est là un élément essentiel du processus.
Qu’espérez-vous voir advenir après le vote de l’ONU?
Ce que nous appelons de nos vœux est un État de Palestine authentiquement souverain, pas une autre déclaration relative à la possibilité, un jour, d’un tel État. Ce que nous, PalesÂtiniens, voulons et ce dont nous avons un urgent besoin, c’est de pouvoir vivre dignement et en toute liberté dans un pays qui soit le nôtre. Le reste n’est que mécanismes, moyens et mesures ayant pour unique fonction de nous permettre de nous rapprocher de ce but.
La Cisjordanie, de façon générale, vit en paix. Gaza, par contre, a souvent maille à partir avec Israël. Est-il envisageable d’instituer un État palestinien uniquement en Cisjordanie?
Non. Il n’est pas possible pour les Palestiniens de jouir d’un État souverain si celui-ci n’inclut pas Gaza. Et je ne fais pas ici une déclaration de nature politique ou émotive, mais analytique. Je me souviens que Shimon Peres disait qu’un État palestinien est une nécessité autant pour les Israéliens que pour les Palestiniens. Sa conviction se fondait sur des données démographiques : dans un avenir rapproché, autant d’Arabes que de juifs vivront dans la région.
Depuis, le même argument a été avancé par de nombreux dirigeants israéliens pour justifier la solution à deux États. Vous comprendrez que, la démographie étant à la base de l’argument israélien en faveur de la solution à deux États, celui-ci perd considérablement de sa force si Gaza ne fait pas partie de l’équation. L’État de Palestine doit se composer à la fois de Gaza et de la Cisjordanie, et il doit advenir sur le territoire qu’Israël a occupé en 1967. En outre, ce territoire doit inclure Jérusalem-Est, qui sera la capitale de notre État.
Vous envisagez l’avenir avec optimisme. Sur quoi se fonde cet optimisme?
Personne ne peut juger avec dédain ce que nous sommes parvenus à accomplir, d’autant moins que bien des gens – dont des Palestiniens – ont considéré au départ ce que nous voulions faire et ont estimé que c’était impossible. Mais nous avons atteint notre but en mettant sur pied des institutions étatiques dynamiques avant notre date butoir de septembre 2011. En juillet, à Bruxelles, nous avons obtenu le «certificat de naissance» de la Palestine. Les États membres y ont endossé les conclusions de la Banque mondiale, du FMI et des Nations unies, qui ont statué que nous étions prêts à devenir un État. En fait, septembre 2011 est survenu deux mois plus tôt. C’est un immense accomplissement.
Israël estime que la demande de reconnaissance des Palestiniens auprès de l’ONU est unilatérale…
Je ne sais pas comment le fait de se présenter devant les Nations unies peut être jugé comme étant unilatéral… Le gouvernement israélien fait montre d’une grande angoisse, voire d’une certaine hostilité. Mais je ne crois pas qu’il existe un pays qui puisse être opposé à la demande que nous formulons. Il s’agit simplement de la reconnaissance politique par la communauté monÂdiale des efforts qu’ont déployés les Palestiniens pour faire advenir concrètement un État – une chose immensément positive. Israël est le pays avec lequel nous voulons faire la paix et vivre en paix. Le sens même de notre démarche le proclame : nous ne pouvons nous montrer fermés à l’égard d’Israël.
Si l’Assemblée générale de l’ONU vote en faveur de la reconnaissance de la Palestine, qu’est-ce qui changera concrètement?
Rien. C’est pour cela que le vote de l’ONU n’est pas une fin en soi. Rien n’est une fin en soi, sinon la fin de l’occupation israélienne. Pour cela, nous avons besoin de négociations, mais cela ne signifie pas que le processus politique se borne aux seules négociations. Nous devons composer avec une réalité où Israël continue à favoriser l’expansion de ses colonies dans les territoires occupés. Qu’y a-t-il de si extraordinaire dans le fait que nous menions des activités diplomatiques afin de nous rapprocher de la liberté? Cela ne veut pas dire que nous tournons le dos aux négociations. Il ne s’agit pas ici de gagner une dispute, mais de gagner la liberté pour notre peuple.
Pensez-vous que les alliés d’Israël, notamment les États-Unis, voteront en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien?
L’avènement d’un État palestinien est quelque chose à quoi l’humanité entière peut s’identifier. Cela touche une sorte de manque de justice qui ne sera pas résolu tant que les Palestiniens ne vivront pas dignement dans un pays qui soit le leur. Il s’agit d’un besoin universel. Les murs finissent par tomber, et notre heure viendra. Nous demandons uniquement de pouvoir jouir d’un droit que les gens partout sur Terre considèrent comme étant naturel. Et c’est pour cela que nous croyons qu’ils seront sympathiques à notre cause, d’autant plus que nous tentons de parvenir à notre but sans user de violence.
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Les jeunes s’expriment : Un État palestinien est-il une bonne chose?
- Or Eldar, 19 ans
Tel Aviv (israélienne)
Un État palestinien serait une bonne chose. Voilà 44 ans que l’occupation dure, et Israël a perdu le contrôle de la situÂation. Le gouvernement ne sait pas ce qu’il veut avec l’occupation. Mais qu’est-ce qu’un État palestinien? Est-ce un État qui aurait les frontières de 1967, ou autre chose? Et je ne suis pas certaine que je me sentirais très en sécurité avec un État palestinien pour voisin. Les attaques menées récemment depuis Gaza m’inquiètent.
- Issa Amro, 31 ans
Hébron (Palestinien)
C’est mon rêve. En tant que jeune homme palestinien, je me sens l’égal de tous les autres jeunes hommes du monde. Je suis parfois jaloux de mes amis israéliens ou des gens d’ailleurs parce qu’ils ont un État au sein duquel ils peuvent s’impliquer et parce qu’ils peuvent mener une vie sociale active. J’aimerais demander au monde entier ce que les Palestiniens doivent faire pour obtenir un État sans plus de souffrances et de négociations.
- Zvi Benninga, 25ans
Jérusalem (israélien)
Cette idée me rend enthousiaste. L’occupation coûte tellement cher et a eu des effets négatifs sur la société civile israélienne. Mais la plupart de mes concitoyens vivent bien et ne voient pas les coûts finanÂciers et moraux de l’occuÂpation. Si la Palestine devient un État, je crois que les Israéliens s’y feront. Le danger est que notre gouvernement voie la reconnaissance de l’État comme une provocation et qu’il y réponde par la violence.
- Rami Khader, 30 ans
Bethléem (Palestinien)
Sur le plan diplomatique, c’est une bonne idée, mais sur le terrain, rien ne changera. Les colonies seront encore là. Je ne crois pas à la solution à deux États. Même si nous obtenons le statut d’État, nous devrons toujours partager notre eau avec Israël, et Israël continuera à la contrôler, et ce sera comme une occupation.