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Poulet aux prunes: transcender la réalité

Photo: Métropole films
Olivier Aubrée - Métro France

Après Persepolis, le duo formé de Marjane Satrapi et de Vincent Paronnaud récidive avec Poulet aux prunes, adaptation de la BD du même nom. Interview des deux complices.

Avec Poulet aux prunes, vous rendez hommage au cinéma à travers des références à de nombreux films. Quelles sont les «pages de cinéma» qui vous ont le plus influencés?

Vincent Paronnaud : Nous sommes tous deux de grands cinéphiles, mais nous n’avons pas décortiqué laborieusement les films pour réaliser le nôtre. Nous avons surtout puisé dans nos souvenirs. J’aimais notamment l’idée de refaire des effets spéciaux à l’ancienne, dans un style artisanal dont le savoir-faire s’est un peu perdu, comme le technicolor, qui souligne le côté conte de notre histoire.
Marjane Satrapi : Hitchcock, Fellini, les films allemands des années 1920, comme Le cabinet du Dr Caligari… On s’est approprié plein d’univers en jouant sur cette esthétisque que certains jugent aujourd’hui désuète. Utiliser des voix off ou des fondus enchaînés, c’est peut-être has been, mais ça nous est égal et ça nous plaît. Nous, on aime ce langage cinématographique, qu’on s’est efforcés d’utiliser d’une manière moderne. Je crois qu’on y est parvenu : alors qu’on joue la carte des mélos des années 1950 à fond en racontant l’histoire, très triste, d’un homme brisé d’amour qui décide d’attendre la mort, «on désarme» en permanence par l’humour.

On a l’impression que vous avez voulu faire un film magique…
MS :
Oui, sublimer la réalité, c’est ça le cinéma. Avant de commencer, on s’était dit : «Surtout, il ne faut pas que ça ressemble à un téléfilm!»
VP : C’est peut-être notre premier et dernier «vrai film». On a tous les deux une quête esthétique, par contraste avec toutes les merdes qu’on voit à la télé qui me donnent envie de vomir, ces émissions où on montre le cul des gens en faisant croire qu’il s’agit de leur âme. Notre but, c’est de transcender tout ça, de transformer la réalité.
MS : On a voulu célébrer l’imagination, le beau, la poésie… La manière dont s’est déroulé le tournage participait aussi de tout ça, de cette vision que nous avons de la vie.

VP : On pourrait même dire que ce film est militant, pas au sens littéral, mais au sens où ç’a été une aventure cosmopolite : c’est un film français sur l’Iran, tourné en Allemagne, avec un casting international. Un vrai film de hippies!

Vous avez préparé le film pendant deux ans, puis vous avez tourné dans les studios mythiques de Babelsberg, à Berlin. Encore un sacré clin d’œil à l’histoire du cinéma…
MS :
Nous avons eu une grande chance de tourner pendant 46 jours là où avaient été tournés L’ange bleu, Metropolis… C’était à la fois stressant et magique.

Le film réunit une incroyable pléiade d’acteurs, à commencer par Mathieu Amalric, le personnage principal. Pourquoi lui et comment l’avez-vous «ressenti»?
VP :
C’est un mec que j’adore…
MS : … il sait faire ce truc dans les yeux. Il est fantasque, fantastique, il a tout pour lui.
VP : Il y a cette puissance qui se dégage de lui! Il est très physique dans ses rôles, et là on voulait le mettre au lit pour le «contenir». Et il garde toujours cette tension qui fait des merveilles quand on le filme en gros plan…
MS : C’est un acteur hors pair. Il ne joue pas le rôle, il devient le rôle…
VP : … sans pour autant tomber dans la méthode Actor’s Studio.
MS : Tous ont été formidables : Édouard Baer, extraordinaire, Jamel Debbouze, Golshifteh Farahani, etc.
VP : Maria de Medeiros aussi, elle a transcendé son rôle, elle s’est montrée à la fois beaucoup plus violente et beaucoup plus attachante que ce qu’on avait imaginé. On a eu avec ce casting beaucoup de bonnes surprises.

Votre moteur à tous les deux semble être l’amusement…
MS :
Oui, la vie est trop courte.
VP : Le quotidien n’est pas supportable. L’objectif de l’art, c’est de transcender ça…
MS : … en essayant de créer un monde magique.

Pouvez-vous nous éclairer sur le personnage de Nasser? Vous avez pris pour modèle un oncle que vous n’avez jamais connu…
MS :
C’était l’oncle de ma mère, un grand musicien mort en 1958, 12 ans avant ma naissance. J’ai vu une photo de lui. Il y a quelque chose de tellement romanesque dans ses yeux et dans les récits que ma famille m’a faits de lui. Le personnage de Nasser vient de lui, avec toutes les projections personnelles liées à ma propre vie, à mon propre parcours, aux moments difficiles que j’ai moi aussi traversés.
VP : C’est pareil dans mon travail, par exemple dans ma BD Pinocchio : je ne fais pas des albums autobiographiques, mais j’y projette ce que je suis.

Après Persepolis et Poulet aux prunes, un troisième projet de film est-il envisageable pour vous?
MS :
Pourquoi pas?
VP : On a d’abord besoin d’avoir envie.
MS : On a tous les deux des projets personnels. Mais on va se retrouver parce qu’on s’aime beaucoup.

Poulet aux prunes
En salle dès vendredi

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