Altermondialisme: «Les enjeux globaux sont restés les mêmes»
En 2001 se tenait le premier Forum social mondial. Quelques mois plus tard, le mouvement altermondialiste atteignait son paroxysme à l’occasion du Sommet des Amériques à Québec. Une des têtes d’affiche de ce mouvement au Québec est Laure Waridel, cofondatrice d’Équiterre, écosociologue et grande défenseuse de l’environnement, du commerce équitable et des valeurs de justice économique et sociale.
Alors que les termes «mondialisation», «idéologie néolibérale» et «altermondialisme» sont moins à la mode, Métro a fait le bilan du mouvement avec la militante.
Où en est le mouvement altermondialiste aujourd’hui, alors que s’ouvre le Forum social mondial à Montréal?
Même si le terme «altermondialisme» n’est plus utilisé en 2016, je pense que les valeurs au cœur du mouvement sont encore les mêmes. C’est la même idée de créer une alternative à un système qui carbure à l’exploitation environnementale et sociale. Il y a des buzz words… ces temps-ci on parle beaucoup «d’innovations sociales», mais l’innovation sociale est aussi une réponse à ça.
On n’a plus le temps de se chicaner sur l’utilisation des mots. Il faut arrêter de se critiquer les uns les autres et voir comment on peut travailler ensemble pour en venir à des alternatives. Je ne pense pas qu’un seul David va gagner contre Goliath, mais je pense qu’il faut plusieurs David pour lutter contre Goliath.
Je pense qu’une des choses qui ont changé dans le mouvement altermondialiste, c’est que beaucoup de gens, qui étaient beaucoup dans la grande critique systémique, sont passés davantage à l’action locale. On regarde les mouvements citoyens et c’est très fort. Tout le secteur de l’économie sociale, de la société civile, il y a énormément d’emplois là-dedans. Dans la construction d’une économie autre, on crée des emplois.
Le slogan de l’altermondialisme est «Un autre monde est possible». Y croyez-vous encore aujourd’hui?
Oui, j’ai encore espoir, mais en même temps, le sablier est retourné. Il ne reste plus beaucoup de temps pour éviter le pire, sur le plan climatique surtout. On ne peut plus se permettre de penser et d’agir comme avant. Il faut impérativement passer à l’action, non seulement parce qu’on s’en va dans le mur et qu’on le sait – parce qu’on a toutes les études scientifiques qui le démontrent –, mais aussi parce qu’on va être plus heureux comme ça, j’en suis convaincue.
«Ce que je trouve intéressant lors d’événements comme le Forum social mondial, c’est la création de liens entre les gens qui travaillent sur des enjeux similaires; voir comment on peut faire converger des stratégies et travailler ensemble. Ça permet aussi d’avoir une meilleure idée de la diversité des enjeux qui touchent l’altermondialisme.» – Laure Waridel, qui est aujourd’hui directrice exécutive du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable
Si la Laure Waridel de 2001 était ici en ce moment, quel constat ferait-elle de la société d’aujourd’hui?
Je serais heureuse de voir qu’il y a du café équitable un peu partout maintenant; que l’agriculture biologique et paysanne s’est développée; que nos gouvernements ont adopté certaines politiques qui vont davantage vers une économie verte; qu’il y a eu des engagements internationaux pour le climat; qu’il y a de plus en plus de gens qualifiés dans les mouvements citoyens. D’un autre côté, je serais triste de voir que les indicateurs globaux ont continué à se détériorer. La maman en moi s’inquiète pour l’avenir de ses enfants et de tous les enfants. Ce n’est pas les générations futures qui vont subir les dommages, ce sont les générations actuelles.
Vous avez déposé votre thèse de doctorat en 2015 sur la question de l’émergence d’une économie écologique et sociale au Québec. Vous en ferez un livre, mais grosso modo, qu’est-ce qui est ressorti de vos recherches? Quelle sont les conclusions de votre thèse?
En gros, j’ai constaté qu’il y a une économie écologique et sociale qui est en construction au Québec. Elle prend des formes très variées. Tant au niveau d’initiatives citoyennes très alternatives, comme des systèmes d’échange (troc) ou l’agriculture soutenue par la communauté, qu’au sein de grandes entreprises, où là, on voit des politiques de développement durable qui sont appliquées. Ce qui ressort aussi de mes recherches, qui se sont étalées sur cinq ans, c’est que le principal frein [au changement] est économique. Quand on améliore nos pratiques, ça coûte souvent plus cher. Par contre, le principal accélérateur, lui, est affectif. Ce qui motive les gens à agir, à s’impliquer de différente manière, c’est parce qu’ils vont ressentir le besoin de donner un sens à ce qu’ils font. Ce sont des raisons qui dépassent l’analyse économique pure et dure.
Infos
Dans le cadre du Forum social mondial, Laure Waridel sera panelliste à la Soirée des Sages de la Foire Écosphère, ce samedi à 19h au parc Jarry, en compagnie d’Alain Deneault, Karel Mayrand, Éric Pineault et Jean-Martin Aussant.