20 ans après Polytechnique: Et les hommes…?
Le 6 décembre 1989 au soir, la psychologue spécialisée en stress post-traumatique, Odette Arsenault, a été embauchée pour venir en aide aux étudiants et aux employés de l’École Polytechnique ayant survécu au carnage. Depuis, la psychologue aujourd’hui à la retraite insiste sur le fait que les hommes ont aussi été des victimes de Marc Lépine et qu’il est nécessaire de les écouter parler de la violence qu’ils ont vécu.
Que retenez-vous de la tragédie de la Polytechnique?
Toutes les personnes présentes à la Polytechnique pendant cette demi-heure ont entendu des coups de feu, ont vu du sang et ont entendu des gens crier. Les étudiants se sont garrochés sous les tables. Marc Lépine tirait dans le tas. Personne ne savait qui était atteint. Les gars étaient des victimes autant que les femmes. C’est dans l’après-coup qu’on a su que c’était des femmes qui étaient visées. Les gars de la Polytechnique à cette époque ont vécu le stress traumatique d’être victime d’un événement extrêmement menaçant pour la vie. Mais ils ont vécu un deuxième traumatisme. Toute la population leur a dit : «pourquoi vous n’avez rien fait?». Les gars ont été obligés de se taire parce qu’ils ne pouvaient pas dire «j’ai eu peur». Ça s’est transformé en culpablité, ce qui est bien dommage à mon avis.
Au fil des ans, est-ce que des employés ou des étudiants venaient vous voir pour parler de la tragédie?
Oui. Les gens ont besoin d’en parler. Mais est-ce qu’on est capable de les écouter? Je ne suis pas sûre de cela. Dans les journaux, on parle surtout de la violence faite aux femmes. On ne s’intéresse pas au fait qu’il y a des hommes qui ont été violentés. C’est sûr que les gars auraient besoin d’en parler, mais est-ce qu’on est assez ouvert?
Les gens ont de la misère à comprendre que les gars ont des choses à dire aussi. Quand on tue des gens dans une grande salle, tout le monde a peur. J’espère qu’on va les écouter parler de leur vévu. Si on veut comprendre la violence, il faut comprendre ce que ça fait aux hommes.
Vous dites que la population a culpabilisé les hommes. Qu’en était-il entre les murs de la Polytechnique?
Entre les filles et les gars, il n’y a eu aucune accusation. Ça vient de l’extérieur, des médias et de la population. C’est tout le monde qui a été blessé. C’est l’école entière qui a été agressée.
Est-ce que c’est possible de se libérer et de faire la paix avec un événement aussi
tragique?
La paix complètement, non. Ça va toujours faire partie de l’histoire de ces gens. Pour n’importe quel acte violent, tu peux guérir les souffrances trop grandes, mais ça reste un événement qui a marqué les gens, qui les a fait souffrir pendant un certain temps. Le souvenir ne partira jamais. Il y a l’avant-Polytechnique et l’après-Polytechnique. Il y a une sorte de perte d’innocence qu’on ne retrouve pas après.