Chez soi revendique 80 % de succès chez les itinérants
Le volet montréalais du programme Chez soi est un succès, d’après les coordonnateurs de ce projet pilote qui vise à offrir un logement et du soutien personnalisé à 280 itinérants. «Actuellement, on arrive à maintenir en logement 80 % de nos participants», se félicite Sonia Côté, coordonnatrice du programme à Montréal.
Une tâche qui n’est pas aisée quand on sait que la clientèle a en moyenne passé plus de quatre ans sans logement et souffre de problèmes mentaux (bipolarité, schizophrénie, dépression…) et de consommation. On y trouve ainsi des gens comme Benoît Richer, qui est âgé de 45 ans. Après plusieurs années de consommation et une séparation difficile, il a vécu la dépression, perdu son emploi, puis son logement, et vivait depuis plusieurs mois dans un foyer quand il a été recruté. «J’étais défait, toute ma vie tournait autour de la prise de substances», dit-il.
«Les personnes nous arrivent avec des marmites de problèmes et ont abdiqué. On leur apprend à régler un problème à la fois», explique Nancy Keas, coordonnatrice clinique. Cela passe, par exemple, par l’assistance lors des longues démarches administratives pour réintégrer le système. Mais cela peut comprendre aussi le règlement des dettes avec Hydro-Québec, la gestion du budget, l’épicerie, et même le réconfort face à l’expérience anxiogène de la solitude dans leur nouveau logement. «Bref, ils doivent réapprendre plein des petites choses simples pour nous, mais qui, pour eux, étaient devenues insurmontables», ajoute Mme Keas.
Le programme Chez soi est inspiré de l’expérience du Housing First, initiée dans les années 1980 à New York. Les deux conditions pour y participer : payer un loyer équivalent à 30 % de ses revenus et rencontrer chez soi au moins une fois par semaine un intervenant dans le cadre d’un projet de recherche qui vise notamment à mesurer les conditions gagnantes de la réinsertion.
Par rapport aux autres programmes, Chez soi se distingue par le fait que les itinérants choisissent eux-mêmes leur logement. Ce dernier appartient essentiellement à des propriétaires privés et non pas communautaires. «Et contrairement à d’autres types de ressources, on ne demande pas aux participants d’arrêter de consommer ou de suivre un traitement», précise Dominique Matte, coordonnatrice de l’équipe logement.
Ainsi, certains participants ont déjà dû quitter un logement à plusieurs reprises. Mais pour l’organisme, cela fait partie du processus. «Actuellement, j’épaule une dame qui a passé plus de 20 ans dans la rue à se prostituer. Dans son premier logement, elle a revendu tous les meubles neufs qu’on lui avait offerts pour s’acheter de la drogue. Mais au moins, elle avait réappris à payer ses comptes d’Hydro, raconte Nancy Keas. Après qu’elle s’est fait expulser, son deuxième logement se trouvait plus loin du centre-ville et des tentations. Et à Noël, il était magnifiquement décoré», se félicite-t-elle.
Système éprouvé
Les 280 participants ayant reçu un logement sont comparés à un groupe témoin de 180 personnes itinérantes. On mesure alors régulièrement le taux de fréquentation des hôpitaux, des prisons, ou le recours à des services sociaux (désintoxication…) des deux groupes, ainsi que l’impact sur les finances publiques. Les données montréalaises ne sont pas encore connues. Mais Seattle a mené un projet similaire qui a fait l’objet d’un article dans le Journal of American Medical Association. Il en ressort qu’un participant au programme coûtait 53 % de moins par mois à la société en soins de santé et en services sociaux six mois après l’obtention d’un logement. Et même si l’on ajoute les coûts liés au logement de chaque participant, les économies seraient encore de 1 329 $ par mois et par participant.
Pas d’unanimité
Le projet Chez soi ne fait pas l’unanimité dans le milieu communautaire. «Sans s’opposer, on s’est quand même retiré du projet, car on pense que l’enveloppe de 18 M$ sur trois ans aurait été plus utile pour soutenir les initiatives qui existent déjà, soutient Pierre Gaudreau, coordonnateur du RAPSIM (Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal). «Leur subvention fédérale court jusqu’en mars 2013. Qu’adviendra-t-il ensuite des participants», ajoute-t-il Le volet de la recherche du programme Chez soi vise notamment à mesurer l’efficacité et la rentabilité de la formule Housing First. «On fait l’hypothèse que cela permet de réaliser des économies importantes en coûts d’hospitalisation, d’hébergement et d’incarcération», clame Sonia Côté, qui ne peut toutefois pas avancer de chiffres pour le moment.
«On a par exemple un candidat qui a cumulé 275 transports en ambulance dans la dernière année. Le premier mois où il a eu son appartement, on a reçu un coup de fil de l’hôpital qui pensait qu’il était décédé parce qu’ils ne l’avaient pas vu ce mois-là», illustre Dominique Matte.
M. Gaudreau explique que la location de logements privés coûte moins cher à court terme. «Mais à moyen et long terme, quand les loyers commencent à augmenter, il est plus intéressant d’être propriétaire, comme c’est le cas dans un grand nombre de projets communautaires», ajoute-t-il.