Montréal

La police dans la ligne de mire… d’un ancien policier

La police dans la ligne de mire… d’un ancien policier
Photo: Archives Métro

Gestion douteuse des manifestations, erreurs tactiques, utilisation inadéquate du pistolet, rapports d’enquête inexacts pour protéger des collègues. Les policiers en prennent pour leur grade dans le livre Enquête sur la police. Un livre qu’on aurait décrédibilisé s’il n’avait pas été écrit et fortement documenté par Stéphane Berthomet, un ancien policier français haut gradé vivant depuis cinq ans au Québec. Un livre que ni le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ni la Sûreté du Québec (SQ) n’ont voulu commenter.

Arrestations choquantes
Malgré ses 15 années dans le monde de la police, M. Berthomet est toujours désagréablement surpris quand il assiste, au Québec, aux arrestations de masse où des milliers de manifestants restent menottés pendant des heures, souvent pour avoir simplement participé à une manifestation jugée ensuite illégale. À peine 10 % recevront des accusations. «Il faut avoir supporté de longues heures durant des menottes ou des liens retenant les mains dans le dos pour comprendre combien cette mesure coercitive peut être impressionnante, brutale, douloureuse et humiliante», écrit l’auteur.

En France, les arrestations massives sont quasiment inexistantes, car «cela n’est pas efficace», dit-il au bout du fil. «Quand une manif dégénère, il faut s’attaquer à ceux qui la font dégénérer, pas en fonçant dans le tas au risque de les disperser», ajoute-t-il en précisant qu’en France c’est le préfet, et non le chef de police, qui décide exceptionnellement de rendre une manifestation illégale.

L’auteur dénonce aussi les amendes salées (637$) fréquemment données pour des motifs exagérés. «Cela laisse le sentiment désagréable d’une judiciarisation volontaire du conflit étudiant, puis du mouvement social qu’il a engendré. Cette volonté de criminaliser l’action revendicative a dans les faits été accompagnée de techniques policières choquantes pour l’ancien officier de police que je suis», écrit-il.

L’amateurisme de Victoriaville
Émeutes Victoriaville

L’ouvrage est très critique de la gestion policière de l’émeute de Victoriaville, en marge du congrès du Parti libéral du Québec. M. Ber­tho­met a fait analyser les images par un commandant français du bataillon des CRS (Compagnies républicaines de Sécurité), un corps policier qui n’agit qu’en cas de manifestation. Le commandant a noté les pierres récupérées par les manifestants sur un chantier non sécurisé, le manque de coordination entre les unités policières, le mauvais usage des gaz lacry­mogènes et l’utilisation d’armes disproportionnées (notamment des balles de plastique).

«Quant au gros débile avec son 4×4, je le vire aux Archives… La situation n’est pas critique au point d’écraser un gamin», commente-t-il. «Il n’est pas question ici d’occulter le fait que certains participants se sont livrés à des actes de violence, mais les erreurs tactiques de la police face à cette situation sont si nombreuses que même l’observateur le plus impartial ne peut que se questionner au sujet d’un tel manque de préparation», ajoute Stéphane Berthomet.

Devant la commission Ménard, qui se penche sur les événements du printemps 2012, le SPVM et la SQ, ont tous deux défendu leurs actions, même s’ils ont admis avoir quelques corrections à faire dans leurs tac­tiques d’intervention.

Dégainer trop rapidement
Ce qui frappe aussi l’ancien policier français est la rapidité avec laquelle les policiers d’ici dégainent leur pistolet quand ils sont face à un individu brandissant une arme blanche. Dégainer n’est pas un geste anodin, note l’auteur, car le policier perd alors de la mobilité et la capacité de se défendre avec les mains. Et surtout, il sera ensuite beaucoup plus susceptible de se servir de son arme.

Cette propension à dégainer plus rapidement viendrait entre autres de la formation des policiers à l’École nationale de police du Québec. «Si les formateurs disent qu’à moins de 30 pi, il y a un réel danger et que vous ajoutez à cela le stress propre à l’intervention, il y a beaucoup plus de risque que l’arme à feu soit utilisée», croit l’ancien policier.

En étudiant plusieurs des dossiers des 23 à 30 citoyens morts sous les balles de policiers entre 2000 et 2010, Stéphane Berthomet se penche sur plusieurs cas, dont celui de Mario Hamel. «Les policiers sont arrivés presque immédiatement en mode intervention, ont tiré en moins de deux minutes, et un innocent a reçu une balle qu’il n’aurait jamais dû recevoir».

L’ancien policier se questionne aussi sur le manque de dureté des cours donnés aux recrues et la capacité des nouveaux policiers à assumer une certaine part de risque. «Moins le policier décide de prendre de risque, plus l’individu risque de devoir payer physiquement cette prudence», note M. Berthomet.

Face aux bavures, le livre dévoile des tactiques policières pour «arranger la réalité et protéger les collègues». Enquêtes truquées, coro­ners complaisants et processus bâclés, les 416 en­quêtes menées depuis 1999 n’ont mené qu’à 3 accusations, un taux de 0,72%. M. Berthomet interroge Gaétan Rivest, un ancien policier controversé, qui lui explique les méthodes pour favoriser les policiers qui font l’objet d’une enquête. «Même s’il s’accuse de faux témoignage et de gestes illégaux», ce policier n’a jamais été arrêté, note Stéphane Berthomet qui se questionne sur la volonté des dirigeants à aller au fond des choses.

la policeEnquête sur la police
VLB éditeur