Karakara: recouvrer son identité… à l’autre bout du monde
Le film nippo-québécois Karakara, présenté en primeur au Festival des films du monde, prend l’affiche demain au Québec. Entretien avec le réalisateur, Claude Gagnon.
C’est l’histoire de Pierre (Gabriel Arcand), 61 ans, qui s’exile au Japon pour «échapper à [sa] vie en miettes». Au cours de son séjour à Okinawa, il rencontre Junko (Youki Kudoh), qui l’accompagne un peu malgré lui pendant son périple à Kijoka, dans le nord. Lui est Québécois, professeur de littérature, divorcé. La perte d’un ami proche lui fait remettre en question ses choix de vie, qu’il trouve superficiels. Elle est Japonaise, épouse soumise, battue par son mari. Elle a besoin d’une escapade pour se ressourcer, pour penser à elle pour une fois.
À la faveur d’une réflexion sur le vieillissement et d’une rencontre entre deux cultures, Pierre et Junko amorcent un drôle de périple. Une recherche du bonheur, donc? «C’est davantage une quête vers la paix intérieure, explique le réalisateur et scénariste du film, Claude Gagnon, peu après la projection de son film au Festival des films du monde (FFM), mardi. À travers la façon dont il aide cette femme, il vit une forme d’exorcisme. Il avoue qu’il a triché toute sa vie, et il fait sortir ce qui lui empoisonnait la vie.»
Être déraciné, déstabilisé, c’est ce qui permet de se remettre en question, croit Claude Gagnon. «Je crois que nous tous, en tant qu’individus, si on veut grandir, on doit voyager, on doit connaître d’autres cultures. C’est pourquoi je dis toujours qu’il faudrait abolir les services militaires partout dans le monde et exiger que les jeunes aillent passer une année à l’étranger.»
Mais pourquoi le Japon? D’abord parce que Claude Gagnon y a vécu, lui aussi, après avoir perdu un ami proche. «Et parce qu’au Japon, et particulièrement à Okinawa, il y a cette notion de société harmonieuse que j’aime beaucoup, confie-t-il. Il n’y a pas de rejet de la vieillesse. Ici, à 50 ans, tu n’existes plus dans la société.»
Alors qu’à Okinawa, Pierre existe bel et bien aux yeux de Junko. Et à Okinawa, les karakaras, ces petites bouteilles de céramique dont on se sert pour servir l’awamari, une liqueur de riz, prennent de la valeur en vieillissant. Pierre s’étonne d’ailleurs de cet engouement pour le vieux, le vintage, alors qu’il ressent tout le contraire face à son propre corps.
La rencontre de Junko aide donc Pierre à vivre, à travers elle. Car si la jeune femme semble soumise et timorée au départ, elle se révèle plutôt folichonne au cours du périple. «Elle a besoin de découvrir si elle est encore une femme, explique Youki Kudoh, son interprète. Elle doit déterminer si elle peut trouver son propre bonheur, au lieu d’exister seulement à travers celui de sa famille.»
Le personnage de Junko était également une occasion pour Claude Gagnon d’aborder la violence conjugale. «Une chose qui me dérange beaucoup au Japon est ce manque de respect des hommes envers les femmes», confie le réalisateur. Cette notion de femme battue devenait donc une bonne raison pour fuir, et déstabiliser le spectateur, ajoute-t-il.
Mais pas question de tomber dans le mélodrame, insiste le réalisateur. Gagnon a plutôt choisi un ton parfois humoristique, parfois absurde. «Ce n’est pas une comédie, mais je tenais absolument à faire sourire les gens. Le piège à éviter, quand on fait du cinéma dans lequel on essaie de faire passer des messages, c’est d’emmerder les gens. Parce que la vie est absurde!»
Un accueil chaleureux
Karakara a été bien accueilli mardi, lors de sa projection dans le cadre du Festival des films du monde. Les situations improbables que vivent les deux personnages du film ont causé bien des éclats de rire dans la salle. «Les gens ont ri, mais en fait, le personnage de Pierre (interprété par Gabriel Arcand) ne rit pas pantoute! s’exclame Claude Gagnon, qui a écrit et réalisé le film. Et c’est ça qui est drôle, je pense.»
Lorsque Youki Khudo, l’interprète de Junko, a lu le scénario, elle ne s’attendait pas à ce que ce soit drôle, puisque la vie des personnages ne l’est pas du tout. «Mais tout le monde s’est senti concerné par les questions existentielles auxquelles sont confrontés les personnages, et je crois que c’est pour cela que les gens ont ri, ajoute-t-elle. J’ai adoré la réaction du public!»
Celle qui a joué dans Rush Hour 3 et Memoirs of a Geisha admet qu’il est beaucoup plus difficile de faire rire par le sérieux qu’avec des scènes délibérément comiques.
Karakara, de Claude Gagnon
En salle samedi