Culture

Les repaires de Rayannah

Les repaires de Rayannah
Photo: Josie Desmarais/Métro

«Faire un album peut prendre plusieurs formes. Pour certaines personnes, ça se fait d’un seul jet; ce n’est certainement pas mon cas!» La chanteuse franco-manitobaine Rayannah a pris son temps pour fignoler son premier long jeu, laissant mûrir ses chansons quelques années et peaufinant sa recherche sonore à force d’expérimenter sur scène. Derrière ses sonorités électro-dream-pop vaporeuses, Nos repaires est à la fois très universel et fortement ancré dans ses racines.

Entre la sortie de votre premier EP, Boxcar Lullabies en 2015, et cet album, vous avez fait beaucoup de tournées en Amérique du Nord et en Europe. Comment ont-elles favorisé votre création?
Pour moi, la scène est vraiment un lieu d’exploration et d’expérimentation. Je l’ai utilisée comme un laboratoire, ça m’a influencée dans la création de l’album. Malgré ça, je trouve important de traiter l’enregistrement et la scène comme deux médiums différents. On fait des sons différents selon ce qu’on peut faire avec nos deux bras! Pour moi, c’est la beauté du live. Ça me vient aussi de mon bagage de la scène jazz, qui est très axée sur l’improvisation et la réaction à ce qui se passe autour de soi. Je ne voudrais jamais perdre cette spontanéité.

Quel est votre parcours musical?
J’ai fait mon université en jazz. Après, j’ai travaillé longtemps en tant que pigiste, donc j’ai appris à me débrouiller dans ce milieu. Ces années à travailler dans ce contexte m’ont beaucoup influencée et sont présentes dans ma pratique de musicienne. Venant d’un univers acoustique, j’ai travaillé beaucoup avec des cuivres et des cordes, ce qui fait que l’album n’est pas tout à fait électronique.

Vous vous démarquez beaucoup par l’utilisation de la pédale loop, qui permet d’enregistrer et de superposer des séquences. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette technique?
Je suis tombée là-dessus un peu par hasard. J’avais vu une artiste construire une chanson au complet en loopant sa voix et je trouvais ça franchement libérateur! Veux, veux pas, je crois que je m’étais imposé des limites par rapport à mon rôle dans un groupe, et aussi en tant que réalisatrice et productrice. Cet instrument m’a ouvert la porte au beat making et à la réalisation. Je ne suis pas sûre que j’y serais arrivée sans ça, car je n’ai pas eu à me demander : «Est-ce que je suis réalisatrice? Est-ce que je fais du beat making?» Je n’y ai jamais pensé, j’ai juste pu y aller. Ç’a été très important dans mon cheminement.

Dans vos textes, vous abordez la féminité sous divers angles, celui des relations amoureuses, mais aussi le féminisme, notamment sur la pièce Delphine et Marylou, qui relate une expérience de harcèlement. Qu’est-ce qui vous a motivée à en faire une chanson?

On ne se le cachera pas, l’industrie de la musique n’est pas un environnement safe pour les femmes. Je le dis sans hésitation, parce que mes collègues et moi avons vécu assez de mauvaises expériences. Delphine et Marylou raconte une fois où, en voyage à vélo en France avec une amie, on s’est fait harceler assez violemment alors qu’on demandait notre route. J’étais tellement, tellement furieuse! Je ne savais pas quoi faire de ma rage. Cette chanson a pu exprimer- cette colère.

On l’entend non seulement dans les paroles qui rapportent les commentaires que vous avez reçus – «Vieille fille, dommage, quel triste gaspillage» –, mais aussi dans les arrangements plus tempétueux que sur les autres morceaux…

Yeah. J’avais besoin de mettre ça quelque part, et je préfère le faire en musique qu’ailleurs.

Le titre de votre album est le même que celui du dernier morceau. Vous y chantez: «Il faudrait sortir de nos repaires pour voir la lumière.» Les repaires peuvent être positif comme négatif?
Je pense que les repaires peuvent servir de cocon qui nous régénère, d’environnement qui nous protège, qui nous donne la force d’affronter nos vies. On a tous besoin de ce confort. Mais ça peut aussi être un endroit qui nous limite. Cette phrase, «sortir de nos repaires», me renvoie l’image d’une personne couchée dans le noir, rivée sur son téléphone à lire des trucs haineux et à juger des gens. Je pense à cette hostilité, au fait que c’est plus facile de faire ça que d’avoir une conversation avec quelqu’un qui ne nous ressemble pas. C’est un peu à ça que fait allusion la chanson.

Était-ce un «repère» pour vous de co-réaliser l’album avec le musicien fransaskois Mario Lepage, derrière le projet Ponteix?
Mario est un super bon ami à moi. Ça fait des années qu’on travaille ensemble. Ça allait de soit de co-réaliser avec lui. On a une complicité assez particulière. J’adore travailler avec des artistes québécois – j’espère avoir la chance de le faire davantage –, par contre, pour cet album, je voulais retrouver mes repères de l’Ouest canadien. En travaillant avec Mario, je n’ai jamais eu à me soucier de ça, car on est tous les deux dans le même bateau.

«On fait tous les deux de la musique alternative en français dans l’Ouest canadien. On est tous les deux les petits weirdos de nos villes!» –Rayannah

Depuis que Denise Bombardier a déclaré l’automne dernier que les communautés francophones hors Québec avaient «à peu près disparu», il semble y avoir un regain d’intérêt pour la francophonie canadienne. Sentez-vous qu’il y a une tendance favorable à la musique de l’Ouest canadien?
Yeah, j’espère! On en parle entre nous certainement. Je pense à toutes les merveilleuses personnes qui font de la musique dans l’ouest, que ce soit Kelly Bado, Étienne Fletcher, Lord Byrun… Je me demande, si on arrive tous à percer en même temps, est-ce que ça va changer la perception de notre travail? Est-ce que ça va changer l’appréciation de ce qu’on fait?

C’est important pour vous de pouvoir travailler en français au Manitoba?
Oui! J’espère y rester. Ce n’est pas d’un point de vue militant, c’est juste que c’est chez moi. Je veux que ce soit possible d’y rester et de faire de la musique en français. À mon lancement à Winnipeg, la majorité du public était anglophone, même si mon spectacle était presque entièrement en français.

Vous ne sentez pas de barrière de langue?
Ce n’est pas nécessaire que la langue qu’on parle soit la langue qu’on écoute. Lido Pimienta ou Jeremy Dutcher chantent dans
leur langue maternelle [l’espagnol et le wolastoq, respectivement] et je trouve ça beau.

Votre album compte huit chansons en français et deux en anglais. Est-ce représentatif de votre réalité linguistique?
Oui, absolument. Je me suis souvent fait dire en début de carrière que je devais choisir entre le français et l’anglais; que sinon j’allais tomber entre deux chaises et que je ne trouverais pas mon public. La majorité de mes collègues dans l’ouest, on vit dans les deux langues. C’est à nous de rendre ça possible pour l’industrie.