Bon Entendeur: les défricheurs de sons tombés dans l’oubli
Avec ses savants mixtapes mariant extraits d’entrevues et rythmes entraînants, le collectif français Bon Entendeur apporte sur le nouvel éclairage au patrimoine musical francophone.
En prêtant l’oreille aux mixtapes tantôt émouvants, tantôt percutants que Bon Entendeur publie en ligne chaque mois, le public découvre un Pierre Niney nostalgique de ses «sensations fortes de séduction adolescente». Un Frédéric Beigbeder constatant que sa génération est passée «de l’inconséquence à la paranoïa». Ou encore un Omar Sy annonçant d’emblée que, malgré les problèmes de la France, «ne perdons pas de vue qu’on est bien ensemble».
Chaque mixtape que concocte le collectif français depuis 2013 s’articule autour d’un mélange ingénieux de disco, d’électro, de hip-hop et de funk, mais aussi d’une personnalité marquante de la francophonie et d’un thème lui étant associé. Il y a par exemple Nathalie Baye et le plaisir, Jacques Brel et l’envie ou Audrey Tautou et le prestige.
Le concept imaginé par les amis mélomanes Nicolas Boisseleau, Pierre Della Monica et Arnaud Bonet marie de courts collages d’entrevues, de discours ou de répliques de cinéma de ladite personnalité avec des pépites sonores datant parfois des années 1960 ou 1970 et remises au goût du jour.
Un exercice qui repose sur un dosage impeccable de musique et de voix, ouvrant la voie à des moments contemplatifs ou à des intervalles décidément jouissifs.
Le succès de ce trio de jeunes bidouilleurs-producteurs-DJ dans leur Hexagone natal a été tel qu’ils ont décroché un contrat avec le label Columbia pour un premier album, Aller-Retour, lancé le 7 juin dernier. Au sein d’un écosystème carburant démesurément à la nouveauté, pas surprenant que le travail de recherche de trois geeks autoproclamés, férus de vieilles discographies, ait porté des fruits.
Ils sont devenus en quelque sorte les porte-étendards d’un répertoire francophone plutôt oublié, que les jeunes générations connaissent au final très peu.
«J’ai du mal à quantifier dans quelle mesure ça se perd», précise Nicolas lorsque nous l’interrogeons sur la transmission de ce bagage culturel, à quelques jours de la performance du trio au festival MEG Montréal.
Et Pierre de renchérir: «C’est comme un rouleau compresseur. Il y a de plus en plus de musique et j’ai l’impression qu’il y a une capacité de stockage limitée. Plus les jeunes découvrent de nouvelles musiques, plus des classiques d’il y a 50 ans se perdent. Évidemment, il y a les sons cultes – Brassens, Aznavour ou Piaf – qui arrivent à traverser les âges. Mais il y en a peu.»
«La Québécoise Diane Tell a une discographie énorme et parfois méconnue. Je compte me plonger dedans. Quant aux mixtapes, il y a bien sûr Xavier Dolan, qui avait terminé son discours à Cannes avec cette très belle citation : “Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais.” Ça nous parle énormément.»
–Nicolas Boisseleau à propos des inspirations québécoises du collectif
Un des grands coups du trio fut sa reprise du succès québécois Le temps est bon, paru en 1971, mais méconnu des Français. Un hymne générationnel empreint de liberté –«Le temps est bon, le ciel est bleu, j’ai deux amis qui sont aussi mes amoureux», chante allègrement Isabelle Pierre– que Bon Entendeur a découvert grâce à Xavier Dolan et la bande sonore de son film Les amours imaginaires. Leur reprise cumule à ce jour plus de cinq millions de vues sur YouTube. «Le patrimoine musical proposé par des Québécois ou, plus largement des Canadiens est gigantesque, et on n’a pas fini de le creuser», souligne Nicolas, sans doute pour le plus grand plaisir de leurs fans de ce côté de l’Atlantique.
Chose certaine, Bon Entendeur permet à un bassin grandissant de francophones et de francophiles de (re)découvrir des pans plus ou moins connus de notre héritage culturel. Nicolas et Pierre s’accordent aussi pour dire que l’une des impulsions initiales du projet était l’envie de célébrer des Français inspirants à une époque où ils en avaient vachement besoin.
«Quand on a commencé Bon Entendeur, on traversait une période où il y avait un certain french-bashing dans la presse internationale, surtout aux États-Unis et en Angleterre, se souvient Nicolas. C’est pour ça qu’on avait trouvé cool de mettre un coup de surligneur sur certains discours, certaines personnalités, certaines destinées intéressantes. Pour dire qu’à notre humble niveau, on trouve que, dans la francophonie, il y a ça et ça qu’on trouve cool, et c’est parfois important de se le dire.»