Culture

Patrimoine religieux: divine architecture moderne

Patrimoine religieux: divine architecture moderne
Photo: Pablo Ortiz/MétroÉglise Saint-Jean-Vianney

Si on vous dit patrimoine religieux, vous pensez à tradition, pierres, marbre et cathédrales? Et s’il fallait plutôt songer à modernité, béton, verre, et église de quartier?

Ça peut sembler paradoxal, mais des églises modernes, il y en a. Il y en a même beaucoup.

Selon l’inventaire des lieux de culte du Québec, près de 1000 églises ont été bâties dans la province entre 1945 et 1975, dont plus de 200 à Montréal.

Souvent dépréciées, parfois négligées, les églises modernes sont le parent pauvre du patrimoine religieux québécois, lui-même en manque de moyens. Et pourtant, plusieurs de ces lieux de culte sont l’œuvre d’architectes de grande renommée et possèdent une valeur historique indéniable.

Métro a pu visiter deux de ces églises qui seront ouvertes aux curieux ce week-end dans le cadre des Journées du patrimoine religieux: Saint-Jean-Vianney, dans le quartier Rosemont, et Saint-René-Goupil, à la frontière entre Saint-Michel et Saint-Léonard.

La signature D’Astous

Les deux temples ont été dessinés par Roger D’Astous, probablement l’architecte moderne québécois le plus connu, à qui on doit également l’hôtel Château Champlain (affectueusement surnommé la «râpe à fromage») et le Village olympique.

Formé auprès du grand Frank Lloyd Wright, le flamboyant personnage a conçu une douzaine d’églises entre 1955 et 1967. Des créations qui rompent brutalement avec la conception qu’on se fait d’un lieu saint. Exit la tradition, bonjour l’expérimentation!

«D’Astous, c’est un architecte lyrique, dit France Vanlaethem, professeure émérite au Département de design de l’UQAM et spécialiste de l’architecture moderne. On n’est pas du tout dans le formalisme associé à d’autres architectes modernistes. À l’inverse, c’est très riche en matière de formes, de couleurs, de textures.»

En effet, lorsqu’on pénètre à l’intérieur de l’église Saint-Jean-Vianney, on est frappé par la variété des matériaux utilisés: le béton bien sûr, LE matériau du XXe siècle, mais aussi le bois, la pierre, le ciment, le verre. Les triangles sont omniprésents, au-dessus de l’autel, dans la forme du toit et du clocher.

Dans ce vaste espace sans colonne, il y a de la place aussi pour les arts non figuratifs, comme cette tapisserie derrière l’autel ou le vitrail, fait de verre retenu par du mortier de béton armé.

«C’est dégagé, c’est ouvert. On respire la sainteté ici. Ce n’est pas lourd», juge Albert Duchesne, bénévole à l’église Saint-Jean-Vianney. L’homme de 84 ans (dont 78 de bénévolat à la paroisse!) a vu le bâtiment se construire.

Il estime que l’église a vite été adoptée par les fidèles malgré ses formes insolites.

«Quand on a vu le résultat final, on s’est dit: “Le bon Dieu est entré ici. C’est éclairé, c’est vivant.”»

Une «expression de l’âme»

Même son de cloche du côté de Joel Saavedra Valencia, curé de Saint-René-Goupil.

Discrètement installée dans une modeste rue résidentielle, la petite église étonne par son revêtement fait de béton et d’ardoise et ses trois clochers qui évoquent d’immenses lampadaires. De l’intérieur, qui mélange bois et brique, se dégage une impression de chaleur et d’intimité.

«Je la trouve magnifique, surtout dans sa conception de la lumière», soutient le prêtre de 35 ans.

«Pour moi, l’architecture, comme les autres arts, est une expression de l’âme. Ce qu’on vivait au Québec dans les années 1960 s’exprime dans cette architecture.»

Albert Duchesne

«Il ne faut pas penser que les croyants n’ont pas participé à la modernisation du Québec.» –Albert Duchesne, bénévole à la paroisse Saint-Jean-Vianney

 

 

 

L’enjeu de la conservation des Églises

Au début du mois d’août, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a annoncé qu’un montant de 15 M$ sera investi en 2019-2020 pour la «restauration d’immeubles et d’objets patrimoniaux à caractère religieux».

Une somme importante, mais tout de même insuffisante pour répondre à tous les besoins dans la province.

«On a déjà reçu pour 40 M$ de demandes, explique Johanne Picard, chargée de projets au Conseil du patrimoine religieux. Mais il y en a qui sont déjà découragés de faire une demande parce que les moyens sont bien inférieurs aux besoins.»

La sensibilisation du grand public au patrimoine architectural moderne reste également à faire, selon France Vanlaethem, grande spécialiste de la discipline.

«C’est encore trop récent, je pense, trop différent de la tradition. On ne demande pas aux gens d’aimer, mais de connaître et de comprendre. Quand on leur explique les choses, il se crée une sensibilité aux détails de ce style.»

«Ces églises, ce sont des chefs-d’œuvre et des lieux exceptionnels sur les plans de l’histoire du Québec et de la production bâtie. Leur qualité architecturale est comparable à celle des grandes œuvres internationales.»