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L’envers du rêve américain

Photo: Quantrell Colbert. / Copyright Reluctant Films II, Inc

La réputée cinéaste indienne Mira Nair (Monsoon Wedding) signe avec The Reluctant Fundamentalist un film américain post-11 septembre dans lequel la voix du Moyen-Orient se fait entendre… pour une fois.

De l’avis de la réalisatrice Mira Nair, le monde dans lequel nous vivons est très réducteur. «Nous sommes constamment réduits en catégories tranchées : Noir/ Blanc, qui a raison/qui a tort, terroristes/militaristes, énumère-t-elle. On nous appose si facilement une étiquette, peu importe de quel côté on se trouve. Et je pense qu’il est à peu près temps de “recompliquer” ce monde. On devrait être capables de comprendre qu’on ne tombe pas forcément d’un seul côté, qu’on est un mélange de plusieurs choses… des bâtards, en quelque sorte!»

Une chose est certaine, c’est que Mira Nair refuse la censure et a le courage de ses opinions. C’est ce qui a mené au dialogue entre Occident et Orient qu’elle propose dans son plus récent film, The Reluctant Fundamentalist, basé sur un roman de Mohsin Hamid. L’histoire pivote autour de Changez (Riz Ahmed), un jeune Pakistanais diplômé de Princeton qui se fait engager dans une grosse firme new-yorkaise où son patron (Kiefer Sutherland) lui confie la tâche de maximiser la valeur d’entreprises en difficulté. Il vit aussi une histoire d’amour avec une jolie photographe (Kate Hudson); bref, c’est le rêve américain. Jusqu’au 11 septembre 2001, où soudainement le regard des Américains sur lui change à cause de la couleur de sa peau, et où lui-même tombe dans une profonde remise en question et est tenaillé de sentiments contradictoires.

«Je ne vois pas The Reluctant Fundamentalist comme un film sur le 11 septembre, précise toutefois Mira Nair. Les attentats de 9/11 sont bien sûr un jalon important, mais c’est davantage une histoire de passage à l’âge adulte. Ainsi qu’une sorte de déclaration d’amour au Pakistan.»

The Reluctant Fundamentalist
(Riz Ahmed et Liev Schreiber / Ishaan Nair / Copyright Reluctant Films II, Inc.)

Le germe d’inspiration initial du film est né en 2004, au cours de la première visite au Pakistan de la réalisatrice avec son jeune ami pakistanais Mohsin Hamid. «Quelqu’un qui, comme moi, a grandi dans l’Inde d’aujourd’hui ne traverse pas aisément cette frontière, fait-elle remarquer. Mais une fois arrivée là-bas, j’ai été éblouie par la chaleur, la largesse d’esprit, la fabuleuse expression artistique, la beauté qui émanait de partout. Et j’ai eu envie de faire un conte moderne sur le Pakistan.»

Un an plus tard, Hamid lui faisait lire le manuscrit de son nouveau roman, The Reluctant Fundamentalist, qui n’avait pas encore été publié. «Je l’ai lu voracement, avoue-t-elle. Comme Mohsin, j’ai passé la moitié de ma vie dans le sous-continent indien, et l’autre moitié en Amérique. Et j’éprouve pour les deux le même sentiment d’amour et d’appartenance. Le livre de Mohsin, donc, m’est apparu comme non seulement une chance de porter à l’écran ce conte pakistanais contemporain dont je rêvais, mais aussi d’établir un dialogue entre le Pakistan et l’Amérique. C’est quelque chose dont j’ai l’impression que ce monde a désespérément besoin, parce que jusqu’ici, ç’a toujours été un monologue. On entend toujours seulement le côté des Américains, on ne sait jamais ce qui se passe de l’autre côté. Et je me suis dit que personne ne raconterait cette histoire si nous ne le faisions pas.»

Du livre au film : dialogue entre deux mondes
Beaucoup de choses ont changé entre le film The Reluctant Fundamentalist et le roman qui l’a inspiré.

Le livre, par exemple, était construit comme un monologue : Changez parle, et un Américain l’écoute. «Ce dernier n’avait même pas de nom, pas un mot à dire, dit Mira Nair. C’était intéressant, parce que ça renversait le sens du monologue habituel où c’est l’Américain qui donne son point de vue. Cela dit, dans un film, il fallait entendre la deuxième personne.» C’est pourquoi la cinéaste a donné vie au personnage de l’Américain incarné par Liev Schreiber et inventé une histoire de kidnapping d’un professeur occidental au Pakistan, pour donner une raison aux deux personnages de se rencontrer.

«Ça donne au film des airs de thriller, mais je le vois plus comme un thriller humain, dans lequel le personnage principal découvre qui il est, quelle est sa voix, lance la cinéaste. Nous avons cependant aussi ajouté des éléments pour rendre l’histoire la plus actuelle possible. Tant de choses se sont produites pendant qu’on écrivait le scénario; l’agent de la CIA qui a tué deux personnes de sang froid à Lahore, la mort de Ben Laden, le bombardement à Time Square… La vie autour de nous est beaucoup plus complexe que quiconque ne voudrait le croire.»

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Un élément particulièrement complexe à inclure a été cette réaction spontanée de Changez à la vue de la chute du World Trade Center. Grand amoureux des États-Unis, le jeune homme avoue avoir néanmoins ressenti l’espace d’un instant une étrange admiration envers les terroristes qui avaient réussi ce coup. «C’est un des moments-clés au sujet duquel nous avons longtemps débattu, et nous avons voulu l’inclure avec beaucoup de délicatesse, d’équilibre et de contexte, se souvient Mira Nair. Ça n’aurait pas été honnête de l’éliminer. Le fait est que même si le 11 septembre a été un événement immensément horrible, les gens y ont réagi de façon compliquée. On dit des choses, on les regrette, on y revient… Je ne voulais surtout pas “dompter” cet aspect de mes personnages. La vie n’est pas quelque chose qu’on dompte.»

Et Nair souhaite d’ailleurs que le film provoquera la discussion : «Ce qui me plaît immensément, c’est quand les gens se reconnaissent dans ce portrait d’un homme qui aurait pu être “l’autre”, dans des circonstances différentes. Quand le public se voit dans “l’autre”, je sais que j’ai accompli quelque chose, parce que c’est le but. Montrer qu’ultimement, nous sommes tous humains.»

The Reluctant Fundamentalist
En salle dès le 17 mai.

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