Culture

Welcome to Leith: La haine

Photo: Michael B. Nichols

Après avoir troublé les publics de Sundance et de SXSW, Welcome to Leith est présenté jeudi soir à Montréal. D’une terrifiante actualité, ce documentaire aux airs de western d’horreur suit l’arrivée d’un suprémaciste blanc dans une bourgade rurale des États-Unis.

À Leith, au Dakota du Nord, il y a 24 habitants, un seul commerce (lire : un bar), plus de 100 km à parcourir avant d’arriver à un hôpital, et une «ambiance à la Walking Dead». Ce n’est pas nous qui l’affirmons, c’est un des intervenants du film Welcome to Leith qui découvre ce village quasi désertique, et qui constate l’état de délabrement des lieux.

Lorsqu’on le joint au téléphone, mardi matin, le coréalisateur Christopher K. Walker, qui signe ce docu avec son complice Michael Beach Nichols, confirme ces dires. À Leith, son collègue et lui ont vécu «une expérience extraterrestre». «Ça ressemble à un vieux décor de cinéma. Ou à un village fantôme.» Un microhameau où les passants, rarissimes, sont accueillis par une pancarte annonçant «Bienvenue!»; un lieu où, comme le remarque au tout début du film le maire, sympathique bonhomme en pull-over, «tout le monde se tient».

Enfin… où tout le monde se tenait, avant que l’arrivée d’un sombre personnage ne vienne troubler, en 2012, la quiétude de l’endroit. Un dénommé Craig Cobb qui, avec son trench-coat, son air hagard et ses idées extrémistes n’a pas mis beaucoup de temps à envenimer l’ambiance. «Pour les résidants, ouverts aux étrangers, et désireux de garder la ville vivante, cette arrivée a changé de façon dramatique leur perception des mots “accueil” et “voisin”, note Christopher K. Walker. C’est devenu une confrontation. Comme dans un western.»

Car Cobb est débarqué là avec une idée : faire de ce lieu reclus un repère de suprémacistes blancs. Pour ce faire, il a acheté quelques maisons, conviant ses «semblables» à y emménager. Un vétéran de l’Irak, sympathisant du mouvement nazi, a répondu à l’appel, s’installant à Leith avec sa femme et leurs enfants. «Le village a commencé à se diviser. Certains ont voulu faire preuve de charité chrétienne, ne pas juger», relate le coréalisateur. Mais l’intention s’est dissipée lorsque les nouveaux venus ont commencé à faire flotter ostensiblement sur leurs terrains des bannières marquées de croix gammées et des drapeaux confédérés, se réclamant de leur liberté d’expression.

Dans ce climat de peur, les résidants ont commencé à s’armer jusqu’aux dents. Dans une scène-choc de Welcome…, l’un d’entre eux, accompagné par sa femme et ses enfants, se pratique à tirer dans un champ immense – comme dans le film, de fiction celui-là, Leviathan – car il faut «être prêt à tout». Dans une autre séquence, l’une des plus surréalistes qu’il nous ait été donné de voir au cinéma depuis longtemps, le couple d’autoproclamés suprémacistes accueille l’un de leurs enfants, qui rentre de l’école. «J’ai un devoir! s’exclame le petit, fièrement. Je dois dresser une liste de tous les mots que je connais qui commencent par N!» Pendant un terrible moment, on s’attend bien sûr à l’entendre prononcer les mots interdits, tandis que sa mère l’encourage : «Allez, dis, quels mots en N connais-tu?» «Hmm… Nine…» «Oui, bravo! Quel autre?» «Hmm… Oh! Nickel

Pour nous, ce passage démontre que les enfants naissent sans préjugés, sans visées racistes, et que ce sont des facteurs extérieurs, environnementaux, sociaux, qui les transforment, au fil des années qui passent. Non? «Honnêtement, cette scène est simplement… arrivée, répond le coréalisateur. Les petits sont rentrés de l’école, on a demandé la permission de filmer et c’est sorti de nulle part! Les parents nous ont affirmé qu’ils ne parlent jamais de leurs opinions politiques avec les enfants.»

Certes, il y a des documentaires que l’on préférerait ne pas voir exister. Enfin, pas tant les documentaires, que la réalité qu’ils dépeignent… Mais comme de tristes réalités existent, heureusement que les films qui en parlent, et les exposent, existent aussi. En ce sens, Welcome to Leith est une œuvre aussi choquante que nécessaire. Et exécutée de façon magistrale. Car Christopher et Michael ont fait le pari – «risqué», concède le premier – de prendre une approche «journalistique» et de donner la parole aux deux clans. Ç’aurait été «trop facile», estime le coréal, de ne pas parler du point de vue des extrémistes. «Pour comprendre pourquoi certaines gens adhèrent à ces opinions, il faut d’abord les comprendre en tant que personnes. Cela dit, nous croyons dans le premier amendement, et dans la liberté de souscrire à n’importe quelle idéologie, tant qu’on ne fait pas de mal à autrui. Mais comme pour toute forme de liberté, celle-ci est dangereuse.»

Welcome to Leith
À l’Excentris
Dans le cadre de Docville
Jeudi à 20 h

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