Culture

Jean-François Nadeau: Dans les lignes du temps

Photo: Josie Desmarais/Métro

«On vit dans un présent éternel, dans une forme d’instantané permanent. Il n’y a pas de perspective d’ensemble. Le temps long, si important pour essayer de comprendre, nous échappe», croit Jean-François Nadeau. Avec Les radicaux libres, recueil de textes publié chez LUX, le politologue, historien et journaliste au Devoir le prend, ce temps, pour rendre compte du monde, de ses aspérités, de sa beauté.

En lisant votre recueil, on se retrouve dans différents états: désir de révolte, impuissance, sérénité, tristesse… Vous terminez avec La guerre, et les mots : «L’heure est au réveil.» Souhaitiez-vous secouer le lecteur, lui faire traverser toutes ces émotions et, pour finir, le sortir de sa léthargie?
Ce n’est pas un cri de révolte au sens strict; c’est plutôt un désir d’essayer de mieux situer le monde dans lequel on vit. À travers les époques, à travers la sociologie, à travers l’histoire, à travers l’économie. Parfois, les petites choses me servent de révélateurs à de plus grandes. Personnellement, ça m’a toujours un peu agacé, cette idée «d’indignez-vous, indignez-vous». Je pense qu’il faut aller bien au-delà de l’indignation. Il faut d’abord aller dans l’univers de la compréhension.

Au fil de vos textes, vous soulevez moult questions. Dans Le fond des bois, vous demandez par exemple : «Qu’en est-il aujourd’hui de la forêt québécoise?» Dans Les Romains : «Mais que célèbre-t-on exactement lorsqu’on consacre à Jean Béliveau des funérailles nationales?» Dans Le fil polonais : «Existe-t-il vraiment, ce fil invisible et fragile qui me semble relier depuis toujours la Pologne au Québec?» Écrire, est-ce une façon de répondre à ces questions, autant pour vous-même que pour le lecteur? Ou, quand vous écrivez, vous avez déjà trouvé une réponse?
Souvent, ça part d’une intuition, de quelque chose que j’ai lu dans la semaine. Des fois, ce sont des bêtises! Je me souviens d’avoir vu un portrait de la reine à côté d’une annonce d’huile automobile. J’ai passé plusieurs jours à y penser et à un moment donné, je me suis dit bon, quel est le rapport entre les deux produits? Est-ce qu’ils sont aussi huileux l’un que l’autre? Ce sont souvent de toutes petites choses qui m’agacent. Je pars avec ça et je vois, en écrivant, où ça peut aller. Je tâtonne pendant longtemps et, éventuellement, je passe beaucoup plus de temps qu’il est raisonnable de consacrer à ce genre de choses! (Rires)

Les animaux traversent vos écrits : les corbeaux (de la radio de Québec), les dauphins, les grenouilles, les loups… Dans Les bêtes, vous observez que «le rapport qu’entretient l’homme avec les animaux est pour le moins curieux». Est-ce une source d’inspiration? Un point de référence?
Je trouve que c’est une façon de se voir soi-même. Comment se fait-il, par exemple, que les enfants aient si peur des loups, encore aujourd’hui? Eh bien, ça nous vient du Moyen Âge. Quand les bêtes les plus violentes des bois, c’est-à-dire les rois, avaient décidé d’éradiquer les loups. Parce qu’ils ne supportaient aucune concurrence. Ces trucs très anciens nous en disent encore beaucoup. Sur le pouvoir du monde, sur la dureté du monde et aussi sur sa beauté. Moi, je viens de la campagne et j’ai beaucoup de plaisir à me retrouver dans l’hiver. Seul. Je trouve que les forêts sont des cathédrales que l’on ignore, qui font partie de nous. Ça m’intéresse de savoir ce qu’il y a dans la hiérarchisation du fait d’aller dans les bois. Qui y a accès? Qui chasse? Pourquoi?

«Je pense que nous pouvons envisager le monde avec un certain optimisme (bien que ça ne paraisse pas toujours dans mes textes!) et que nous ne sommes pas obligés de concevoir que nos vies sont dirigées par d’autres que nous.» –Jean-François Nadeau

Parlant d’hiver, vous écrivez que ce qui vous énerve le plus de cette saison, ce sont les gens qui chroniquent sur le fait qu’ils ne l’aiment pas.
(Rires) On vit dans une société du Nord. Une partie des plus grandes œuvres a été composée avec cette attention pour le Nord. Les sports les plus populaires sont des sports du Nord. Même Glenn Gould, après sa grande carrière de pianiste virtuose, il s’intéresse à quoi? À faire des essais sonores sur le Nord. C’est un matériel unique, qui nous façonne, qui rend compte de notre réalité de façon étonnante, mais qu’une grande partie de la population assimile très mal. Et je pense que, tant qu’on ne réussira pas à le recoller avec l’identité québécoise, on sera une société coupée en deux. Ce n’est pas une affaire politique ni rien, mais la conscience de soi dans le pays que l’on habite, si l’on en nie la moitié, il y a un vrai problème.

L’importance de la photographie, que vous pratiquez aussi, parcourt votre livre. Vous vous souvenez notamment d’une photo datant de 1956 qu’un lecteur vous avait envoyée. Puis, d’un voyage à Port-au-Prince, où «la photographie ne vous satisfaisait pas». («Les Haïtiens sont photogéniques au possible. Les couleurs sont vives, l’éclairage parfait. Impossible d’être mauvais photographe en Haïti.») Est-ce un art complémentaire à l’écriture pour vous, ou s’agit-il de deux choses complètement séparées?
La photographie, curieusement, a toujours eu beaucoup d’adeptes du côté des gens qui écrivent. Émile Zola, Simenon… C’est une façon de voir, d’écrire, de comprendre avec une autre matière; avec de la lumière. Ce qui est plus intéressant encore, c’est la projection de soi vers l’autre. En général, on a l’impression que les gens font des photos de quelque chose, ce qui est le propre de la photo de voyage. Mais ils ne disent pas, eux, comment ils se sentent par rapport à la photo. C’est ça, la différence entre photographier quelque chose et être photographe : réussir à intégrer une partie de soi dans l’objet qui est là. Ce qui, dans le fond, rejoint d’assez près l’écriture.

Vous mentionnez à quelques reprises «la mascarade de la charité», déplorant «la haute saison des émotions médiatisées» et «les événements caritatifs destinés à assurer d’abord l’honneur des personnalités qui s’y font voir.» Une tendance qui vous suffoque?
Qui me lève le cœur! Ce n’est pas juste une mascarade; c’est un festival permanent! Le système qui a mis en place de façon absolument extravagante la misère du monde s’accorde à lui-même le bénéfice de se faire croire que tout va bien parce qu’il saupoudre quelques dons. Mais on ne veut pas que monsieur Untel d’une telle compagnie publie des communiqués pour dire qu’il donne 200 000 $; on veut juste qu’il paye ses impôts!

Et Noël est la systématisation de cette manifestation par excellence. Tout à coup, on voit des gens qui distribuent la soupe populaire pour se faire prendre en photo avec des personnes pauvres. Cette forme de grossièreté absolue est récompensée et elle mérite que l’on se questionne! Il faut penser la société autrement. Compter sur la charité publique pour suppléer un système qui fabrique de la pauvreté, c’est scandaleux.

Dans L’équation du temps, vous écrivez: «Comme hier, nous appelons “mode” ce que le commerce nous impose.» Trouvez-vous que ça s’applique aussi à l’art de la chronique?
Bien sûr! En général, la plupart des chroniqueurs sont des hommes blancs, qui viennent d’un milieu intellectuel assez normé, qui se connaissent à peu près tous entre eux, qui ont fait les mêmes écoles et qui, souvent, se reproduisent entre eux en plus! Ça explique en partie pourquoi ils parlent si peu du monde ouvrier. Pas parce que ça ne les intéresse pas, mais parce qu’ils n’ont aucun contact avec ce monde-là. Il y a beaucoup plus de journalistes qui parlent de journalistes que de journalistes qui parlent de menuisiers!

Et puis, il n’y a pas beaucoup de Noirs, pas beaucoup de femmes, pas beaucoup d’Asiatiques, pas beaucoup de minorités, ni audibles ni visibles. Ce qui a de grandes conséquences sur l’information qui circule. Comme disait mon ami Charb: quand on dit qu’il neige dehors, c’est vrai, ce n’est pas un mensonge. Mais pourquoi a-t-on décidé de dire cette vérité-là plutôt qu’une autre?

Art Jean Francois Nadeau couvertureLes radicaux libres
LUX éditeur

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