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Bock-Côté, plus catholique que le pape?

Le pape François.
Le pape François. Photo: Gracieuseté - CNS Paul Haring
LETTRE OUVERTE - PHILIPPE BLOUIN ET GUILLAUME G POIRIER, CANDIDATS AU DOCTORAT

LETTRE OUVERTE – Après avoir passé une seule semaine au Canada, le Pape François a confessé que sa visite avait été une véritable «gifle», l’amenant à réaliser que les autochtones y avaient subi un génocide. Pour Bock-Côté, qui est né ici, la gifle ne semble pas être encore arrivée. En réponse aux Mères mohawks, qui demandent le retrait de la croix du Mont-Royal, symbole des horreurs vécues par les Autochtones au même titre que la croix gammée pour les Juifs, Bock-Côté regrette le fait même que cette demande puisse être «prise au sérieux» par la Ville de Montréal.

Pourtant, l’autorité suprême de l’Église catholique a reconnu explicitement le caractère génocidaire de son programme d’assimilation des Autochtones, et par extension, le fait que son symbole, la croix, puisse être associé au génocide. La question, alors, brûle les lèvres: Bock-Côté serait-il plus catholique que le pape?

«Notre époque a perdu le sens des mots». C’est ainsi que Bock-Côté tranche la question du retrait des symboles coloniaux. Nous revenons ici sur quelques mots que l’auteur de La Révolution racialiste a, pour l’occasion, grandement déformés.

D’abord, la notion de «génocide». La Convention de Genève la définit comme «l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux». Elle définit par ailleurs des critères qui s’appliquent sans ambiguïté à ce qui s’est passé ici: «Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe» (pensionnats); «Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe» (stérilisations forcées); «Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle» (système des réserves), etc. À ce jour, ce sont plus de 2300 corps d’enfants qui ont été détectés dans des fosses communes au Canada, alors que les trois quarts des pensionnats restent encore à fouiller.

Prenons un moment pour faire une expérience de pensée empathique et mettons-nous à la place des autres. Imaginons que nous, les Québécois, soyons obligés – sous peine d’aller en prison – d’envoyer nos enfants étudier à l’année longue dans un pensionnat où on leur impose une langue et une religion étrangères. Imaginons avec quelles séquelles en ressortirait la culture québécoise rien qu’après dix années d’acculturation forcée. Les Autochtones l’ont vécu, eux, pendant 150 ans.

Les Blancs, Québécois ou autres, seraient-ils prêts à faire cette expérience pour accéder au statut de victimes dont Bock-Côté les affuble? En dénonçant la «diabolisation de l’homme blanc» dont nous serions témoins aujourd’hui, Bock-Côté renverse la réalité. Ce sont les spiritualités et les modes de vie autochtones qui ont de tout temps été associés à «Satan» par l’Église, pas celles de l’homme blanc.  C’est le «Notre père» qui a été forcé à la récitation par les clercs en pensionnat, pas «la prière publique des territoires non cédés». Les chambres à gaz n’ont pas été nécessaires ici pour trouver une «solution finale» au «problème Indien». L’endoctrinement religieux, l’ethnocide culturel et les abus sexuels et physiques ont suffi.

N’oublions pas que beaucoup de Blancs ont aussi été victimes de tortionnaires catholiques pendant la Grande Noirceur. À la conférence de presse des Mères mohawks étaient aussi présents des Orphelins de Duplessis, venus demander le retrait de la croix, symbole dont l’autorité était instrumentalisée par les prêtres pour les abuser dans les orphelinats. Grâce au Décret 816, signé le 18 mars 1956, Maurice Duplessis, que Bock-Côté qualifie de «défenseur du Québec», avait changé le statut de toute une génération d’orphelins en «arriérés mentaux» pour toucher davantage de subventions fédérales. Beaucoup de ces enfants, nés hors mariage, étaient perçus comme des enfants du péché, et traités par les congrégations catholiques avec une barbarie dont aucun Québécois ne saurait être fier. En 1999, le cimetière de la «Soue à Cochon» près de l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, où les Orphelins de Duplessis avaient été entassés pendant des années sans cérémonie, a été recouvert par un entrepôt de la SAQ. La première pelletée de terre avait été donnée par nul autre que François Legault.

En demandant conjointement de retirer la croix du Mont-Royal, les Mères mohawk et les Orphelins de Duplessis n’exigent qu’une reconnaissance minimale de ces crimes, dans un contexte où la laïcisation de l’espace public est réclamée de toute part. Si on lançait un sondage, il y a fort à parier que beaucoup de Montréalais abonderaient dans le même sens. N’en déplaise à Bock-Côté, la croix a été retirée de l’Assemblée nationale, et les Québécois n’ont pas perdu leur identité pour autant.

Il en va de même pour la nostalgie de l’ère des « grandes découvertes » et la célébration de «l’expansion européenne» qui n’ont plus la cote. Il est curieux qu’il faille encore le rappeler au 21e siècle, mais ces vastes territoires que l’on appelle «Amérique» n’ont pas été «découverts». Ils étaient habités depuis des millénaires par des sociétés qui se débrouillaient très bien pour survivre sans l’aide des Européens, qu’ils ont d’ailleurs sauvé du scorbut à leur arrivée. Les Européens n’ont pas réalisé une simple «expansion» sur un territoire sauvage, ils ont colonisé par la force un continent habité. Samuel de Champlain a tué trois chefs mohawks à l’Arquebuse lors de leur première rencontre, en 1609. Par la suite les Français ont multiplié les expéditions pour empêcher les Mohawks de fréquenter cette portion de leur territoire traditionnel, à la jonction des territoires anishinabés du nord. C’est pourquoi le mot mohawk pour Montréal, Tionitiohtià:kon, signifie «là où les gens se sont séparés».

Ce qui nous amène à l’histoire d’un dernier mot, celui de «Québec». Bock-Côté s’insurge lorsque la ville de Montréal emploie l’expression «population canadienne-française», oubliant que le mot Québec est à la fois un terme autochtone et une assignation britannique. C’est en effet la Proclamation royale de 1763 qui a fait du Canada la Province of Quebec, reprenant un mot anishinabé signifiant «passage étroit». L’adoption du nom de notre province ne découle donc pas d’une conquête identitaire menée par les Canadiens français, mais emprunte paradoxalement un terme attribué par les Britanniques, en l’occurence le roi Georges III. En revanche, le terme «Canadien» était initialement réservé aux colons français, et répugné par les Britanniques. Notons qu’en langue Mohawk, Kanatiéns signifie «squatteurs». Il est pour le moins paradoxal que la revendication du retrait des symboles coloniaux soit taxée de «masochisme identitaire». La véritable «jouissance morbide» n’est-elle pas celle du colonisateur-colonisé (Bock-Côté) qui se réjouit du nom qu’un autre colonisateur (la couronne britannique) lui a offert?

Comment Bock-Côté peut-il si bien décrier l’oppression coloniale des Québécois par les Anglais, tout en étant incapable de voir qu’il la reproduit à l’endroit des Autochtones? Si les Québécois contemporains veulent afficher leur solidarité avec les victimes de leur héritage colonial, il est essentiel qu’ils prennent au sérieux les témoignages et revendications des victimes de l’invasion européenne et de l’intégrisme catholique. C’est même un devoir pour prouver que nous avons plus de sensibilité que les nazis – et que nous voulons sincèrement réparer le passé.

Nous croyons que le Québec dans son écrasante majorité est prêt à entendre et à faire face à la terrible réalité que le Pape a reconnue au sujet des Autochtones. Tout semble néanmoins suggérer que Bock-Côté, en la matière, a un problème d’écoute (pour ne pas dire d’entendement). Nous espérons qu’il reviendra à la raison, comme le représentant de sa croix. À sa décharge, il faut reconnaître que Bock-Côté a suivi, bien malgré lui, ce que beaucoup d’Autochtones et d’allochtones sensibles à la cause décoloniale voudraient de lui: il est retourné faire sa vie en Europe. Si la France lui est favorable, qu’il y reste. Nous nous occuperons nous-mêmes de notre héritage colonial, ici même, sur l’Île de la Tortue.

Philippe Blouin est candidat au doctorat en anthropologie à l’Université McGill. Il prépare une thèse sur la philosophie politique mohawk, et publiera en septembre prochain l’ouvrage La Mohawk Warrior Society. Manuel de souveraineté autochtone, aux Éditions de la Rue Dorion

Guillaume G. Poirier est candidat au doctorat à l’École de pensée politique de l’Université d’Ottawa. Il prépare une thèse sur le rôle de la figure du «sauvage» dans l’histoire de la colonisation et dans la doctrine de l’État souverain chez Thomas Hobbes.

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