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Présidentielle américaine: cycliste et militante des droits LGBT

Photo: Isabelle Bergeron/Métro
Mathieu Massé | Photos: Isabelle Bergeron

Ils pLOGO Une présidentielle à véloarcourent les États-Unis sur deux roues, du Vermont jusqu’à la Floride, pour tâter le pouls des Américains en cette saison électorale. Voici le deuxième texte d’une série de quatre à paraître dans Métro d’ici l’élection présidentielle du 8 novembre, écrits par deux reporters à vélo. Aujourd’hui, ils nous présentent une militante des droits LGBT qui, au soir de sa vie, craint de voir ses luttes anéanties par l’élection de Donald Trump.

Quand Liz Campbell nous a répondu qu’elle nous accueillerait dans sa demeure encombrée de mille et un artéfacts, à Rutland, au Vermont, jamais nous n’aurions pu nous douter de l’histoire qui se cachait chez cette dame extraordinaire. Il n’y a pas d’affiches électorales devant la maison de Liz. Ses années de militantisme sont déjà loin derrière elle, mais elle regarde la campagne présidentielle avec appréhension.

14 h 30: nos vélos roulent devant l’adresse où nous avons rendez-vous. Une grande mai­son victorienne blanche. À moitié effondré, le porche est soutenu par des colonnes de fortune faites de petits madriers. On se déplace au rez-de-chaussée dans un seul corridor libre d’obstacles. Le reste de la demeure est en effet encombré de boîtes, de vieux ordinateurs et d’appareils de toute sorte. Tout semble dater d’une autre époque.

Puis il y a les vélos.

Des rouges, des jaunes, des verts. Des vieux, des anciens, des nouveaux. Un unicycle est même appuyé sur un mur de la cuisine. Certains sont à moitié montés, d’autres en réparation, un ou deux en état de marche. La plupart semblent à l’abandon.

Des camions de pompiers sont visibles un peu partout dans la maison: jouets, bibelots ou tableaux. Une ou deux photocopieuses industrielles. Rien que ça. Quelques minutes dans la maison de Liz, c’est comme se retrouver dans un jeu de «cherche et trouve». La demeure manque d’aération. L’air est lourd.

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Le personnage
«I’m ho-ome!» Une voix retentit dans la maison, nous faisant sursauter. Gros contraste dans cette ambiance plutôt glauque. On s’installe et on commence à discuter.

Liz est homosexuelle, cycliste et sourde d’une oreille à la suite d’une chute à vélo survenue il y a 35 ans. Elle a abandonné la course alors que son mariage devenait de plus en plus malsain. «Ma femme ne voulait plus que je participe aux compétitions. J’ai fini par céder», se rappelle-t-elle avec tristesse. «Je ne suis plus en forme aujourd’hui et j’ai troqué le vélo pour la moto. Je travaille comme officiel pour les courses de vélo un peu partout aux États-Unis.»

Liz est un peu comme une huître transparente: elle nous montre tout mais ne s’ouvre pas vraiment elle-même. C’est au bout de trois jours passés à poser des questions et à obtenir des demi-réponses qu’elle déballe tout: une relation abusive avec son ex-femme, un divorce douloureux ayant causé sa faillite personnelle et professionnelle. «Ma femme me voyait comme une sugar mommy parce que j’avais une pratique fructueuse en comptabilité et parce que j’avais pas mal d’argent. Après un an de mariage, elle s’est sauvée avec un divorce et la moitié de tout ça… », explique-t-elle avec un peu d’amertume.

Mais dans toute cette histoire sombre, certains pans lumineux ressortent.

La militante
Liz est très fière de sa lutte pour les droits des homosexuels. Elle a été parmi les premières militantes pour le mariage gai au Vermont. «C’est une énorme fierté de voir que le Vermont est aujourd’hui très progressiste et qu’il a été un des premiers États à autoriser les mariages entre gens de même sexe, mais ça ne s’est pas fait tout seul.»

Dans les années 1990 et 2000, Liz a œuvré pour changer les lois sur les crimes haineux un peu partout au Vermont et aux États-Unis. «J’ai fait du lobby à la Chambre des représentants du Vermont et j’ai parlé dans tout le pays. On est parvenus à faire avancer les choses. Un peu.»

Elle poursuit: «Je me souviens, à l’époque, je me promenais à vélo tous les jours. On voyait des pancartes sur les terrains où on pouvait lire «Take back Vermont!». Certains Vermontais disaient qu’il ne fallait pas laisser les gais leur voler le Vermont!»

Cette dame dans la soixantaine se rappelle que les gens avaient peur que le Vermont devienne une terre d’asile pour les homosexuels et qu’il y ait une sorte d’invasion. Elle en rit aujourd’hui, mais d’un autre côté, rien n’est moins drôle. «Donald Trump se dit en faveur des homosexuels et des différentes communautés ethniques, alors qu’il alimente la haine. Ça me fait très peur!»

Ayant séjourné au Canada et en Australie à quelques reprises, Liz n’exclut pas de quitter son pays s’il devenait difficile d’y vivre en tant que membre de la communauté LGBT. «J’ai des amis à Toronto, j’y vais parfois pour des courses de vélo. Je n’aurais aucun problème à entamer les démarches.» Elle ajoute qu’en général, quand une situation ne lui plaît pas, elle n’hésite pas à prendre la porte.

Elle n’en est pas encore là, mais une chose est certaine : après avoir passé sa vie à lutter pour les droits des homosexuels, notamment celui de se marier entre eux, et à faire valoir ses propres droits au sein de son mariage, Liz n’a plus la flamme. «Ça m’a épuisée de me battre autant. Je ne sors plus beaucoup, j’ai un peu peur des gens», avoue-t-elle.

Pourtant, sa porte est grande ouverte. Elle dit avoir accueilli plus de 200 personnes chez elle grâce à des réseaux comme Couch Surfing ou Warmshowers. Paradoxe d’une vie compliquée, estime-t-elle.

Si on pouvait condenser toute une existence dans un même endroit, celle de Liz Campbell serait éparpillée dans sa maison, incarnée dans ses vélos, ses vieilles photocopieuses et ses camions de pompiers. Des miettes de vie qui nourrissent les souvenirs difficiles à laisser aller. Miettes qu’elle ne partage pas à tout vent mais qui, si bien racontées, dévoilent une vie qui sort de l’ordinaire. Ermite volontaire, elle propose sa demeure en retour de ce pourquoi elle s’est battue si longtemps: un peu de respect.

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