Combat de coqs dans les Caraïbes
La sentence est tombée comme un couperet. D’un trait de plume, le plus haut tribunal de la République dominicaine a décidé de retirer la nationalité à tous les citoyens nés de parents étrangers.
Les descendants d’Haïtiens sont les plus touchés. Dès l’an prochain, un quart de million d’entre eux pourraient même être déportés, rejoignant ainsi les 200 000 Haïtiens survivant toujours sous des tentes, près de 4 ans après le terrible séisme du 12 janvier 2010. Ainsi en a décidé, dans l’indifférence mondiale, la Cour constitutionnelle dominicaine.
Déchoir de leur nationalité «les enfants nés dans le pays de parents étrangers» depuis 1929 les privera également de tous les services de base, de la santé au logement.
«Dans l’histoire moderne, c’est vraiment la décision [rendue publique le 26 septembre] la plus discriminatoire qui soit. Elle est sans appel», estime Santiago A. Canton dans un échange de courriels. Le directeur du centre Robert F. Kennedy pour la justice et les droits de la personne a quand même écrit au président dominicain, Danilo Medina Sánchez.
«Nous n’avons pas encore reçu de réponse.»
S’ils devaient traverser la frontière, les «dénationalisés» se retrouveraient dans un pays inconnu : ils ne parlent plus le créole, n’ont aucun lien, aucune attache avec Haïti.
L’ONU a beau s’indigner, elle reste impuissante. Il y a déjà 12 millions d’apatrides dans le monde.
La décision de la Cour constitutionnelle dominicaine va donner un air de légitimité aux sentiments xénophobes latents de la république «sœur».
Les relations entre Haïti et la République dominicaine ont toujours été tendues, souvent conflictuelles. Les deux pays ont beau partager l’île d’Hispaniola, ils sont aux antipodes l’un de l’autre. L’ancienne colonie française est devenue la première république noire du monde. Elle a même occupé, de 1822 à 1844, la partie espagnole de l’île. Les Dominicains ne l’ont jamais oublié. En 1937, au moins 20 000 Haïtiens ont été massacrés à la machette dans les plantations de canne à sucre. L’immigration haïtienne a toujours attisé les tensions et encore aujourd’hui, les lynchages ne sont pas rares.
Le PIB par habitant est de quelque 4 000 $ en République dominicaine, 10 fois plus qu’à Haïti. L’Eldorado est aux portes du pays le plus pauvre de l’hémisphère. La frontière est depuis toujours une passoire. L’année dernière, plus de 40 000 Haïtiens entrés illégalement ont encore été expulsés.
Il y a bien eu un grand élan de générosité à l’est de l’île quand la terre a tremblé à l’ouest et fait 250 000 morts. C’est si loin!
Entre les deux pays, le combat de coqs est permanent, mais l’un est passablement déplumé et l’autre ne semble avoir aucune pitié.