Une Turquie «qui n’a jamais eu autant d’ennemis» aux urnes
La Turquie retourne aux urnes ce dimanche dans une élection qui ressemble à un match revanche pour le tout-puissant président Recep Tayyip Erdogan, à qui la majorité parlementaire avait échappé en juin dernier.
Les quelques mois qui ont séparé les deux élections législatives auront suffi à faire basculer la Turquie. Depuis juin, Ankara est entré en guerre contre État islamique (EI), a été la cible de plusieurs attentats – dont le plus meurtrier de son histoire – et a coupé des ponts qui avaient été difficiles à bâtir entre la minorité kurde et la majorité turque. La corde nationaliste a vibré avec force pendant la campagne, galvanisée par un président décrit comme un «sultan» par ses opposants.
«La Turquie fait semblant de faire la guerre à État islamique pour plaire aux Occidentaux, croit le professeur Stefan Winter, spécialiste de la Turquie et de la question kurde au Département d’histoire de l’UQAM. En réalité, EI est un des instruments qu’Ankara utilise pour se débarrasser de ses ennemis politiques, à savoir le HDP, le parti politique kurde qui a coûté à Erdogan sa majorité aux dernières élections», souligne M. Winter, qui revient d’un séjour d’un an à Ankara, la capitale du pays.
«La guerre civile est latente dans les rues d’Ankara.» – Stefan Winter, professeur d’histoire à l’UQAM, décrivant les tensions entre Kurdes et Turcs dans les rues de la capitale
Pour Jabeur Fathally, professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, les bombardements turcs menés en Irak et en Syrie sont davantage motivés par l’agenda électoral du président que par le désir de venger les attentats commis sur son territoire.
«Il veut attiser le sentiment nationaliste et montrer que l’AKP seul est capable d’assurer la sécurité du pays. Chose paradoxale, la Turquie n’a jamais eu autant d’ennemis, alors que sa politique étrangère est basée sur une soi-disant absence d’ennemis!» souligne M. Fathally, qui croit que l’AKP sera réélu avec légèrement plus de sièges dimanche, sans que cela se traduise, cependant, par une plus grande stabilité politique pour le pays.