La bise

Le petit oiseau est sorti

Le petit oiseau est sorti

Salutations. Quel soulagement que ces arbres en bourgeons et ces magnolias sur le point d’exploser de toute cette beauté qu’on ne croyait plus possible.

Cette semaine de mai est sans contredit ma favorite chaque année, celle de tous les possibles, de la fripette qui se lisse et des poumons qui s’emplissent de cette odeur d’herbe et de tulipes en pleines arabesques.

Puis, il y a vous. Vous. Vous qui n’avez pas honte. De mai à vous, hélas, je saute. Parce qu’à la seconde où il y a beauté, il y a toujours un peu vous. Vous qui n’avez d’égards que pour vos bottines, votre minute, votre droit à dire et à ressentir.

Je saute de mai à cette pauvre caille de Granby, qui a perdu la vie sous les odieux traitements de ceux qu’elle estimait siens. Ce drame immense qui a secoué le Québec, un Québec ben ben ben surpris qu’il se passe des affaires de même en notre si belle terre si nette, parsemée de bonnes gens bien de leur temps (ce temps où il ne se passe pas des affaires de même).

Ben voyons donc!

Chercher le coupable. Pointer aux quatre vents, jamais vers soi. Beurrer triple-crème sauce «petite fille martyre» et s’en sustenter au bulletin du soir devant le micro tendu aux éplorés qui vivent des affaires. S’abreuver à la pornographique fontaine du drame, du human, de ce voisin qui ne la connaissait pas, mais qui vit, lui aussi, des affaires.

Vous y étiez. C’est désormais tout ce qui compte. Vous y étiez, aux funérailles. Et vous avez partagé la photo d’une petite dépouille dans son cercueil, parce que vous, vous y avez eu accès.

Vient ensuite cet étrange moment où, dans la douleur collective, vous faites trois heures de char pour aller sentir dans la chapelle où l’enfant est exposée. Parce que ce drame vous concerne soudain. Vous aimez ça, les enfants, vous. Et sous votre bienveillante gouverne, pareil drame ne se serait jamais produit, ça non! Vous vous recueillez. Vous projetez dans la tragédie. Humidifiez vos kleenex et pleurez sonore. Ensemble.

Puis vient le moment de l’irrésistible. Ce moment où, dans la communion et la grand-peine, vous sortez votre petit kodak pour PRENDRE LE CERCUEIL DE LA FILLETTE EN PHOTO.
Quelque chose de sain. Une manœuvre au service du souvenir, du bien commun et de la mémoire de cette petite fille qui ne demandait qu’à être protégée. Vous.

Vous y étiez. C’est désormais tout ce qui compte. Vous y étiez, aux funérailles. Et vous avez partagé la photo d’une petite dépouille dans son cercueil, parce que vous, vous y avez eu accès.

On dira ensuite dans de grandes entrevues journalistiques que vous avez publié cette photo sans trop saisir que, ce faisant, vous étiez, vous aussi, un média. Que vous avez partagé ce cliché d’une enfant décédée parce que vous étiez peinés. Que vous vous pensiez «entre vous autres». Que vous n’êtes pas une mauvaise personne et qu’on devrait mieux vous informer.

Alors. Juste pour être bien sûre. À un moment, hier matin, vous avez plongé la main dans votre sac à main. Vous avez saisi votre kodak et vous avez photographié une petite fille dans son cercueil.

Une petite fille dans son cercueil.

Nulle bise.

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