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L’Alabama, oui, mais…

L’Alabama, oui, mais…

Le 15 mai, l’Alabama a adopté une loi criminalisant l’avortement, même dans les cas de viol et d’inceste. On a crié haut et fort – avec raison – contre cette attaque envers le droit des femmes, mais dans le monde de l’accès­ à l’avortement aux États-Unis, c’est déjà une vieille nouvelle. Parce que depuis, la Louisiane a adopté une loi interdisant l’avortement au-delà de la sixième semaine (proposée puis signée par un législateur et un gouverneur démocrates); le Missouri a fait de même et la Cour Suprême a validé une loi de l’Indiana qui oblige la crémation des tissus fœtaux. Le tout, en deux semaines.

Or, ces lois, bien que scandaleuses et inquiétantes pour le maintien des droits des femmes, risquent fort de ne pas être appliquées dans l’immédiat. Elles font l’objet de contestations et devront passer par les diverses étapes du processus judiciaire avant d’arriver aux portes de la Cour suprême – où les juges décideront si le cas sera entendu ou non. Comme en font foi les dernières décisions en matière d’avortement, les juges adoptent une approche prudente et non précipitée. Roe v. Wade (décision de 1973 légalisant l’avortement) ne tombera pas demain matin.

Et pourtant. Dans les faits, l’application de ces lois n’a pas beaucoup d’importance lorsqu’il est question d’accès à l’avortement. La décision de 1973 assure la possibilité pour les femmes de faire valoir leur droit à maîtriser leur corps. Mais il ne faut pas se leurrer : des décennies d’attaques, contre ce droit ont entraîné une érosion réelle de celui-ci.

Le Missouri n’est pas l’État ayant la loi la plus restrictive – ce titre demeurant, au moment d’écrire ces lignes, la fierté de l’Alabama. En effet, si c’est business as usual dans les trois cliniques de l’Alabama, l’unique clinique du Missouri, qui dessert­ environ un million de femmes en âge reproductif, craint pour sa survie. Sans qu’une loi jugée scandaleuse soit adoptée. En effet, l’État a refusé de renouveler son permis d’opération. Un sursis a été offert par un juge quelques heures avant l’expiration du permis : les activités pourront se poursuivre… jusqu’au 4 juin. À cette date, la cour entendra la cause et statuera. Une autre semaine, une autre angoisse. 

Roe v. Wade n’est pas tombé, mais l’accès à l’avortement est déjà tellement érodé dans une pluralité d’États que la question se pose : les femmes ont-elles encore droit à l’avortement? Oui, mais…

Dans un retour à une réalité pré-1973, l’accès à l’avortement dépend de plus en plus du portefeuille, du positionnement géographique, de l’ethnicité et du statut migratoire d’une femme. Pour plusieurs, la première étape n’est déjà plus la clinique d’avortement, comme en témoigne l’augmentation des recherches sur Google concernant les méthodes d’avortement maison.

En se concentrant sur les lois sensationnalistes et les grands titres, on aborde certes une partie du problème – la précarité du droit à l’avortement –, mais on oublie qu’au quotidien, ce droit, après des décennies d’attaques, en est venu à être un droit modulé, dont l’application diffère selon l’identité de celle qui tente de s’en prévaloir.

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