La forêt imaginaire
1994. Sixième année. J’ai une coupe champignon avec beaucoup trop de gel. Le matin, on entre en classe. Il y a quelque chose de changé. À côté de la poubelle, y a une autre poubelle. Plus large. Bleue.
On s’assoit à nos pupitres. Je m’installe. Chaise basculée vers l’arrière sur deux pattes, prêt pour mon décollage vers la lune, business as usual. «Vous avez tous remarqué le bac bleu. C’est pour mettre les feuilles de papier. On va les recycler.» Les quoi?
On trouvait ça donc absurde. C’était le début d’une transition. Un début de puberté sociale. Avec tout ce qui vient avec. Des crises, des révoltes. «M’en sacre de recycler! Les arbres! Les forêts… j’y vais jamais anyway! » La mentalité du «si ça ne me concerne pas directement, m’en sacre». Tout nous concerne directement, après c’est juste une question de vision. De sortir nos yeux de notre nombril puis de lever la tête un peu. Plus on la lève, plus on voit loin, et plus le directement s’étend. Aujourd’hui, c’est une évidence recyclée. Mais il y a 17 ans, c’était nouveau, bizarre. Comme Videoway. (Je m’ennuie de M. Chin et de ses assiettes.)
La ville, c’est la forêt imaginaire. Partout où il y a des villes, il y avait une forêt avant. Ou du moins de la verdure. Puis on a coupé. On a construit notre forêt imaginaire. On est passé d’un habitat naturel à un habitat fonctionnel. J’suis pas antiville. J’suis pas non plus le type qui prétend parler aux arbres et qui pense que la ville, c’est Satan. Sauf la nuit, sur Crescent, mais ça, c’est plus personnel.
Donc, la ville, c’est notre forêt imaginaire. Le résultat de siècles d’imagination. Mais c’est quoi, la réalité, dans tout ça? Si on met une cabane dans un arbre, on est dans la forêt. Si on en met deux, on est encore dans la forêt. Si on coupe trois arbres autour, pour rajouter un genre de table commune, une piste de danse ou, je sais pas moi, un gros tapis de Twister, on est encore dans la forêt. Continuons l’expansion. Les arbres autour vont s’éloigner du centre, de notre tapis de Twister, mais on reste dans la forêt, dans la nature.
En 1994, à l’école Marie-Favery, j’ai pris conscience de deux choses : un, peu importe comment les profs me le diront, je serai toujours dans la lune. Et deux, malgré que notre forêt imaginaire ait pris tellement de place, la réalité reste la réalité. On habite dans la forêt. Dans la nature. Faut pas faire comme pour M. Chin et l’oublier.
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.