Les Frères musulmans pour les nuls
Depuis leur fondation en 1928, les Frères musulmans ont joué un rôle très important dans la vie politique en Égypte, dans plusieurs pays arabes et aussi en Europe et aux États-Unis, où ils disposent d’une solide assise. Et pour cause, dans les années 1950-1960, et plus tard durant la guerre d’Afghanistan, les États-Unis ont noué une alliance secrète avec les Frères pour combattre le communisme. Après le 11 septembre, Georges Bush a même sollicité leur appui pour combattre le terrorisme!
Depuis 1953 et l’arrivée des Officiers libres au pouvoir, la montée des Frères fragilisait la mainmise des militaires – alliés des Soviétiques, faut-il le rappeler – sur le pays. Tour à tour, trois présidents égyptiens, tous des militaires, ont échoué à éradiquer les Frères musulmans. Presque un demi-siècle après que l’armée et son système complexe d’appareils de sécurité (Moukhabarats) aient imposé un État policier basé sur les sévices, l’intimidation, les arrestations arbitraires et la torture pour mettre hors d’état de «nuire» ces opposants, les Frères.
Cette répression inhumaine a forcé une grande partie des Frères musulmans à la clandestinité. Les autres? Ils se sont radicalisés et ce, dès les années 1970.
Sous la houlette d’Ayman al-Zawahiri, l’actuel numéro un d’Al-Qaïda, l’Égypte a vu l’émergence d’une organisation armée appelée le Jihad islamique égyptien. Elle s’est fixée comme objectif de remplacer le gouvernement égyptien par un califat géré par la charia pour ensuite «combattre l’empire américain et le gouvernement juif». Ce mouvement a assassiné l’ancien président égyptien Sadat, en 1981. Il a plus tard contribué à la fondation d’Al-Qaïda.
Parallèlement, Al-Gama’a al-Islamiyya (groupe islamique), une autre organisation terroriste se consacrait à la fondation d’un État islamique moyenâgeux. Elle était dirigée par nul autre que le cheikh Omar Abdel Rahman, actuellement emprisonné à vie aux États-Unis. Il a été reconnu coupable de l’attentat du World Trade Center de 1993.
La suite fait partie de l’Histoire. Les années 1980, une décennie terrible en Égypte. Le pays plonge dans les méandres du terrorisme et l’économie du pays, basée sur le tourisme, est au bord de la ruine.
À la fin des années 1980, sans renoncer à leur doctrine, les Frères musulmans opèrent un tournant historique en adoptant une vision moderniste et un modèle de démocratie occidentale. Ils acceptent la mascarade des élections truquées avec l’espoir d’accéder un jour au pouvoir. Ce qui leur a été possible, une fois Moubarak déposé.
Quoi qu’on dise, les Frères musulmans – devenus l’opposition officielle au régime Moubarak – ont participé activement au mouvement du 25 janvier 2011 qui a mis fin à 60 ans d’absolutisme militaire. Et pour cause, après avoir épousé la clandestinité pour échapper à la machine de répression du régime, les Frères musulmans ont su infiltrer le mouvement de colère des Égyptiens pour le contrôler subtilement de l’intérieur. Ce sont eux qui ont assuré la logistique gigantesque de la place Tahrir au Caire et partout dans le pays. Ils étaient la seule organisation politique disposant d’un vrai appui populaire!
Depuis le départ de Moubarak, l’armée est aux aguets pour récupérer le pouvoir. Elle a même failli placer l’un des siens à la tête de l’État, mais Morsi a créé la surprise. Il a gagné avec 51,73 % de vote devant Ahmad Chafik, l’ancien général d’aviation.
En résumé, depuis 2011, les Frères musulmans ont gagné cinq scrutins de suite dans une totale transparence, une situation auquel le pays n’avait pas été confrontée depuis le temps des pharaons!
Il reste une carte maîtresse aux militaires: la peur! À l’image des autres régimes arabes, le pouvoir en place a instrumentalisé la lutte contre le terrorisme pour museler les opposants et terroriser la population. Il a sorti du placard la sacro-sainte rhétorique selon laquelle, les Frères sont membres d’une organisation fasciste et terroriste. Où va l’Égypte?