Des machines et des hommes

Samedi. Il est 14 h 45. Autobus 80, direction nord. C’est la congestion dans l’entrée de l’autobus qui vient de démarrer. Je suis coincée derrière une jeune femme qui, comme moi, n’a pas encore négocié son passage parce qu’elle-même se trouve bloquée derrière une très, très vieille dame.

Le robot, qui normalement reconnaît les cartes à puce ou distribue des billets, recrache énergiquement celui de la nonagénaire avec hostilité. Le chauffeur, un peu las, vocifère à voix basse, au sujet de la distributrice qui est loin d’être parfaite. En fait, cette machine ne fait qu’être conséquente avec les humains, tout aussi imparfaits, qui l’ont conçue.

Le chauffeur dit gentiment à la dame que son billet ne doit plus être valide. Cette dernière, qui est asiatique et découragée, ne comprend pas et gesticule en argumentant, dans sa langue. Elle pointe l’endos du billet où se trouve l’heure de péremption. Elle sort de son sac un tout récent modèle de téléphone intelligent hyper high-tech. Un anachronisme charmant entre l’âge vénérable de la dame et l’aspect presque futuriste du guizmo. Elle compose et s’adresse à son interlocuteur, pour rapidement tendre l’appareil au chauffeur dont les mains sont occupées à tenir le volant.

«Je ne peux pas parler au téléphone, madame, je conduis.» C’est alors que la dame débrouillarde se retourne vers la passagère qui me précède et lui donne le portable ainsi que son billet. «Allo?» dit la jeune femme intriguée et amusée. Tout en écoutant, elle regarde le billet, puis s’adresse au chauffeur : «Il est encore bon pour 30 minutes. Son fils est au bout du fil et demande si, avec ce billet-là, sa mère pourra se rendre jusqu’à Laval.»

Le chauffeur opine. La jeune passagère communique alors l’information au fils, redonne le téléphone à la dame qui écoute à son tour et déploie un sourire magnifique auquel il manque quelques dents. Le chauffeur la laisse alors passer. «L’intermédiaire» propose son bras à la dame fragile sur ses jambes pour l’aider à trouver une place où s’asseoir.

Et j’ai vu en ce moment chaotique quelque chose d’extrêmement rassurant. «Partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie», dit-on. Et là où il y a de l’humain se trouve aussi, souvent, comme en ce moment, de l’humanité.

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